Gouverneurs de la rosée – Jacques Roumain (1944)

Et si nous partions pour Haïti ?

Dans ce livre lumineux, Jacques Roumain compose un hymne d’amour et de liberté pour son pays.

À son retour de Cuba après des années d’exil, Manuel retrouve son village natal désolé, enseveli sous la misère et la discorde. Face à une pénurie d’eau dans toute la région, les habitants tentent de survivre, mais doivent bientôt se résigner à partir. Au-delà de la sécheresse qui fait rage, un conflit a éclaté entre deux familles. Lorsque le sang a coulé, la mésentente devient irrévocable et se transforme en haine.

Lorsqu’il croise le regard d’Annaïse, Manuel est assailli par la fulgurance de leur attraction. Il ne peut renoncer à leur amour même si elle fait partie du clan ennemi. Porté par l’amour de cette femme, Manuel décide de se mettre en quête d’une source d’eau. Avec l’eau, la réconciliation d’un peuple renaîtra-t-elle ?

Cette œuvre résonne comme un cri d’amour. Entre l’amour maternel, la passion amoureuse, l’attachement pour une terre, Jacques Roumain dépeint avec justesse les émotions qui jaillissent en Manuel. Avec un style poétique, Jacques Roumain enracine son oeuvre dans les terres d’Haïti et nous propose un récit foisonnant !

Ma note

Note : 4 sur 5.

Citations

« Si l’on est d’un pays, si l’on y est né, comme qui dirait : natif-natal, eh bien, on l’a dans les yeux, la peau, les mains, avec la chevelure de ses arbres, la chair de sa terre, les os de ses pierres, le sang de ses rivières, son ciel, sa saveur, ses hommes et ses femmes : c’est une présence dans le cœur, ineffaçable, comme une fille qu’on aime : on connaît la source de son regard, le fruit de sa bouche, les collines de ses seins, ses mains qui se défendent et se rendent, ses genoux sans mystère, sa force et sa faiblesse, sa voix et son silence »

« L’eau. Son sillage ensoleillé dans la plaine ; son clapotis dans le canal du jardin, son bruissement lorsque dans sa course, elle rencontre des chevelures d’herbes ; le reflet délayé du ciel mêlé à l’image fuyante des roseaux ; les négresses remplissant à la source leurs calebasses ruisselantes et leurs cruches d’argile rouge ; le chant des lessiveuses ; les terres gorgées, les hautes récoltes mûrissantes » 

L’insoutenable légèreté de l’être – Milan Kundera (1984)

Et si nous évoquions le plus beau titre de la littérature ?

Entre dimension philosophique, amoureuse et politique, Milan Kundera navigue avec légèreté dans les destins aussi hasardeux que complexes de ses personnages.

Libertin sans attache, Tomas entretient une relation avec Tereza, mais se laisse griser par des amitiés érotiques sans attache, notamment avec Sabina, une artiste peintre indépendante et rebelle.

Dans le décor tumultueux du printemps de Prague, l’attachement inexplicable qui unit Tomas à Tereza vient ébranler son mode de vie. Entre basculement politique et sentimental, Tomas arrivera-t-il à osciller entre pesanteur et légèreté ?

En explorant les possibilités et la beauté d’une vie humaine, Milan Kundera nous transporte dans ce roman. Avec une plume poétique et vertigineuse, ce récit éblouissant explore les sentiments, les choix ou les hasards qui régissent nos vies. Un livre à lire, puis à relire pour en être profondément transformé.

Ma note

Note : 5 sur 5.

Citations

« La vie humaine n’a lieu qu’une seule fois et nous ne pourrons jamais vérifier quelle était la bonne et quelle était la mauvaise décision, parce que, dans toute situation, nous ne pouvons décider qu’une seule fois. Il ne nous est pas donné une deuxième, une troisième, une quatrième vie pour que nous puissions comparer différentes décisions »

« Pour qu’un amour soit inoubliable, il faut que les hasards s’y rejoignent dès le premier instant ».

« Vivre dans la vérité, ne mentir ni à soi-même ni aux autres, ce n’est possible qu’à la condition de vivre sans public. Dès lors qu’il y a un témoin à nos actes, nous nous adaptons bon gré mal gré aux yeux qui nous observent, et plus rien de ce que nous faisons n’est vrai ».

« L’homme, à son insu, compose sa vie d’après les lois de la beauté jusque dans les instants du plus profond désespoir ».

Némésis – Philip Roth (2010)

Et si nous explorions l’enfer de la culpabilité ?

Dans ce roman poignant, Philip Roth retranscrit les ravages d’une épidémie de polio dans un quartier juif de Newark.

Durant l’été caniculaire de 1944, Bucky Cantor doit rester dans sa ville natale et ne peut pas combattre sur le front européen comme ses deux meilleurs amis. Exempté en raison d’une déficience visuelle, une profonde honte ronge ce garçon vigoureux et sportif. Pour pallier à son inaction, Bucky s’investit pleinement comme animateur du terrain de jeu de la ville et devient un véritable mentor pour les enfants. Quand la contagion s’accélère dans la ville, l’angoisse monte.

Rongée par l’inquiétude, sa fiancée lui propose de quitter la ville. Face à son sens du devoir, Bucky choisira-t-il la fuite ?

Avec un talent narratif indéniable, Philip Roth entremêle force et fragilité, et fait transparaître toutes les contradictions d’un homme face à une réalité implacable. Dans cette dernière œuvre digne d’une tragédie grecque, il confirme toute l’ampleur de son talent et nous fait entrevoir le désarroi d’un homme.

Ma note

Note : 4 sur 5.

Citations

« Il ne put poursuivre, il s’était mis à pleurer, de façon gauche, inexperte, comme pleurent les hommes qui d’habitude se croient de taille à faire face à n’importe quoi ».

« Ne vous battez pas contre vous-même. Il y a déjà suffisamment de cruauté dans le monde. »

« Parfois on a de la chance, et parfois on n’en a pas. Toute biographie tient du hasard et, dès le début de la vie, tout relève du hasard, de la tyrannie de la contingence. Le hasard, je crois que c’est ce que Mr Cantor voulait dire quand il accusait ce qu’il appelait Dieu »

Voyage avec un âne dans les Cévennes – Robert Louis Stevenson (1879)

Et si nous partions en voyage avec un âne ?

Dans ce court récit de voyage, Robert Louis Stevenson nous propose un périple dans la nature en compagnie d’un âne.

Le narrateur relate une traversée de plusieurs jours dans les Cévennes, du Puy-en-Velay jusqu’à Alès. Cette région de France reculée et rurale promet un véritablement dépaysement pour cet Écossais.

Il entreprend ce voyage, en solitaire et à pied, après avoir fait l’acquisition de Modestine, un âne. Au début de son parcours, Stevenson, maladroit avec Modestine, ne parvient pas à la maîtriser. Démuni, il use de la force et de châtiments violents pour dominer l’animal. Au fil du voyage, une certaine accalmie se dessine entre eux. Tout d’abord dubitatif face à ce qui l’entoure, Stevenson se laisse séduire par la beauté des paysages et se surprend à dormir plusieurs nuits à la belle étoile pour communier avec la nature. Il prend également le temps de faire étape dans un monastère et partage ses réflexions autour de la religion. Face à la beauté des paysages, Stevenson trouvera-t-il la sérénité ?

Malheureusement, je n’ai adhéré à ce récit de voyage. Malgré le style indéniable et le ton caustique et espiègle de l’ouvrage, je me suis ennuyée. Je n’ai pas perçu une véritable harmonie entre l’homme et l’animal, et les réflexions intérieures de Stevenson m’ont laissée indifférente.

Ma note

Note : 1.5 sur 5.

Citations

« Il n’y a qu’un voyageur, qui surgit là comme un évadé d’une autre planète, à pouvoir goûter exactement la paix et la beauté de la grande fête ascétique. La vue de la contrée au repos lui fait du bien à l’âme. Il y a quelque chose de meilleur que la musique dans le vaste silence insolite, et qui dispose à d’agréables pensées comme le bruit d’une mince rivière ou la chaleur du clair soleil ».

« Quand à moi, je voyage non pour aller quelque part, mais pour marcher. Je voyage pour le plaisir de voyager. L’important est de bouger, d’éprouver de plus près les nécessités et les embarras de la vie, de quitter le lit douillet de la civilisation, de sentir sous mes pieds le granit terrestre et les silex épars avec leurs coupants »

Suite française – Irène Némirovsky (2004)

Et si nous parlions d’une œuvre au destin hors du commun ?

La publication inespérée de « Suite française » en 2004 fait rejaillir un témoignage fort et puissant sur la Seconde Guerre mondiale. Dernier manuscrit d’Irène Némirovsky, déportée et morte à Auschwitz, elle avait imaginé un roman vaste en cinq tomes afin de témoigner de l’exode et de l’occupation allemande en France.

Ce manuscrit écrit entre 1940 et 1942 avait été conservé par ses filles malgré la menace de la déportation. Des années plus tard, cette publication remet en lumière l’œuvre remarquable d’Irène Némirovsky.

Dans la première partie de ce récit « Tempête en Juin », Irène Némirovsky retrace la débâcle des troupes françaises face à l’imminence de l’occupation allemande. L’exode de la population fait surgir la diversité des comportements humains entre la peur de l’envahisseur et le fracas des bombardements.

Dans la seconde partie « Dolce », l’autrice retrace les années d’occupation dans un petit village français. Entre les tensions face aux troupes allemandes et la collaboration, toute la multiplicité des réactions face à l’occupation est parfaitement retranscrite. Jusqu’où la cohabitation avec les Allemands conduira les villageois ?

Avec une acuité saisissante, Irène Némirovsky exploite plusieurs personnages pour décrire toute la diversité des parcours humains durant la Seconde Guerre mondiale. Les portraits de ces familles, bourgeoises ou démunies, parfois méprisantes et lâches, prises entre la peur et de grands élans de solidarité sont saisissants !

Ma note

Note : 4.5 sur 5.

Citations

« Et dire que personne ne le saura, qu’il y aura autour de ça une telle conspiration de mensonges que l’on en fera encore une page glorieuse de l’Histoire de France. On se battra les flancs pour trouver des actes de dévouement, d’héroïsme. Bon Dieu ! ce que j’ai vu, moi ! Les portes closes où l’on frappait en vain pour obtenir un verre d’eau, et ces réfugiés qui pillaient les maisons ; partout, de haut en bas, le désordre, la lâcheté, la vanité, l’ignorance ! Ah ! nous sommes beaux ! »

« Il y avait toujours en eux une ardente volonté de bonheur; sans doute parce qu’ils s’étaient beaucoup aimés, ils avaient appris à vivre au jour le jour, à oublier volontairement le lendemain ».

Le Maître ou le tournoi de Go – Yasunari Kawabata (1951)

Et si nous commencions une partie de Go ?

Dans ce court ouvrage infiniment poétique, Yasunari Kawabata nous plonge dans un duel envoûtant.

Uragami, journaliste et narrateur, assiste à un tournoi de Go qui se déroule sur plusieurs mois.

Le maître invincible exerce l’art du Go depuis de nombreuses années et n’a jamais été battu. Son expérience et sa sagesse sont indéniables. Il maîtrise le jeu avec une endurance et une concentration remarquables. Dans un ultime combat, il décide de mettre à nouveau son titre en jeu. Face à lui, Otaké, jeune et combattif, est le mieux placé de la nouvelle génération pour tenter de remporter la partie face au maître invaincu.

Au-delà de la simple narration du tournoi, Uragami s’empare du jeu de Go pour dresser un portrait éclatant des joueurs et du dévouement de leurs épouses. A travers ce texte, Uragami esquisse aussi une représentation brillante de la société japonaise. Entre la sagesse de l’ancienne génération et la fougue de la nouvelle, qui l’emportera ?

Dans ce court récit, Yasunari Kawabata révèle une réflexion plus profonde sur la mort et le rapport au temps. Un livre saisissant, porté par une plume d’une grande noblesse, que je vous recommande sans hésitation.

Ma note

Note : 4 sur 5.

Citations

« Ils sont innombrables, les cas de savoir ou de sagesse qui brillèrent jadis pour s’éteindre de nos jours, qui s’obscurcirent pendant la traversée des siècles et à l’entrée dans le présent, mais qui pourtant brilleront clair à l’avenir ».

« Soudain cette agitation cessa, le Maître retrouva son calme, son souffle redevint tranquille, mais personne n’aurait pu dire exactement quand la paix était revenue. Je me demandais si c’était le signe du départ, le passage de la ligne pour l’esprit qui affronte la bataille. Etais-je témoin des mouvements de l’âme du Maître au moment où, sans même s’en rendre compte, il recevait l’inspiration, le souffle divin ? »

Les garçons de l’été – Rebecca Lighieri (2017)

Et nous surfions sur un roman sauvage ?

Zachée et Thadée, deux frères beaux, lumineux et intelligents respirent la jeunesse et toutes ces perspectives. Amateurs de surf, ils s’adonnent à ce sport sans retenue sous la chaleur torride de l’île de La Réunion.

Envahie par une profonde fierté à leur égard, Mylène, leur mère les adule. Ses fils sont sa plus grande réussite. Mylène en oublie parfois leur plus jeune sœur, Ysé, sensible et créative. Derrière ce vernis de perfection, cette famille bourgeoise cache des zones d’ombre. Quand un terrible accident survient et que Thadée est attaqué par un requin sur l’île de la Réunion, tout bascule. L’envers diabolique de Thadée se dévoile et l’équilibre familial explose. Jusqu’où cet élan dévastateur, empli de noirceur, va-t-il les engloutir ?

Dans ce roman haletant et magnétique, nous sommes happés par cette famille terriblement dysfonctionnelle rongée par la jalousie et les mensonges. Entre malveillance et lumière, nous oscillons pendant tout le roman. J’en suis restée profondément ébranlée, un roman qui ne s’oublie pas !

Ma note

Note : 4.5 sur 5.

Citations

« Avec eux, je tremble, je frémis, je suis dans l’adoration, et ce n’est pas un service à rendre aux enfants que de les adorer. »

« J’ai embrassé l’aube d’été et j’ai cru que cette sensation-là, cette communion entre moi et les éléments, cette harmonie entre mon corps et mon esprit, ce serait ma vie. »

Babylone – Yasmina Reza (2016)

Et si une soirée entre amis tournait au drame ?

Elizabeth éprouve une tendresse et une proximité inexplicable pour Jean-Lino, son voisin dont la gentillesse et la sollicitude l’attendrissent. Lorsqu’elle organise une fête de printemps avec quelques amis, Elizabeth invite naturellement Jean-Lino et sa femme Lydie.

Assaillie par les contraintes sociales, Elizabeth organise avec minutie et anxiété les festivités. Lors de cette soirée arrosée et rieuse, Jean-Lino met de côté sa timidité et se moque de sa femme et de son altruisme envers les animaux. Bien plus tard dans la nuit, Jean-Lino frappe à la porte de ses voisins et révèle qu’il a étranglé sa femme. Comment cette soirée festive s’est-elle transformée en drame ?

Ce roman percutant révèle la complexité des interactions sociales. Yasmina Reza balaye les convenances et dévoile les failles qui se cachent derrière les sourires. Dans une atmosphère théâtrale et cynique, nous sommes emportés par ce roman qui oscille entre satire sociale et drame.

Ma note

Note : 3.5 sur 5.

« Ce ne sont pas les grandes trahisons, mais la répétition des pertes infimes qui est la cause de la mélancolie ».

« On est quelque part dans le paysage jusqu’au jour où on n’y est plus ».

Résister – Salomé Saqué (2024)

Et si nous résistions ?

Dans cet essai parfaitement documenté, Salomé Saqué met en lumière l’extrême dangerosité du Rassemblement national.

Menacée « d’une balle dans la nuque », Salomé Saqué a été identifiée avec plusieurs journalistes, avocats et syndicalistes dans une liste noire largement diffusée sur un site d’extrême droite. Malgré les menaces, avec courage et détermination, elle a décidé de publier cet essai afin de révéler le danger qui pèse sur la démocratie.

À travers des faits précis, Salomé Saqué parvient à nous faire entrevoir les mécanismes qui ont permis la dédiabolisation du Rassemblement national et la normalisation d’un discours haineux dans certains médias. Elle révèle la progression de l’extrême droite dans les urnes mais également dans les idées et offre des pistes de réflexion pour débattre et résister.

Avec un style net et précis, cet essai est un cri d’alarme et s’érige comme une arme de connaissance et de résistance à mettre entre toutes les mains !

Ma note

Note : 5 sur 5.

Citations

« L’heure d’une nouvelle résistance est venue. Celle d’avant-hier était contre l’occupant nazi, celle d’hier contre le retour de la vieille barbarie de haine et de mépris liée à la nouvelle barbarie du calcul aveugle à l’humanité et du profit déchaîné. la nouvelle résistance est d’abord la résistance de l’esprit aux mensonges, aux illusions, aux hystéries collectives sur lesquelles surfe l’extrême droite en France et en Europe ». Edgar Morin

« Ceux qui peuvent vous faire croire des absurdités peuvent vous faire commettre des atrocités » Voltaire

« Le monde ne sera pas détruit par ceux qui font le mal, mais par ceux qui les regardent sans rien faire ».

Germinal – Émile Zola (1885)

Et si nous évoquions un monument social ?

Dans ce roman emblématique du cycle des Rougon-Macquart, porté par une force narrative et un engagement éblouissants, Émile Zola nous propose une plongée suffocante au cœur de la mine.

Jeune machiniste sans emploi, Étienne Lantier arrive à Montsou dans une détresse extrême. Embauché par la Compagnie des Mines, il se mêle peu à peu à la rude existence du coron. Il rencontre des hommes et des femmes qui descendent chaque jour dans la fosse pour survivre. Si le travail des mines est harassant, dangereux pour leur vie et implacable pour leur santé, c’est leur seul moyen de subsistance.

Face au durcissement des conditions de travail et à une baisse des salaires, la révolte gronde. Avec son éducation, son éloquence et sa force de travail, Etienne insuffle aux mineurs l’espoir de se dresser contre la toute-puissance de la Compagnie des Mines. Lorsque la grève éclate, une lutte acharnée commence. Mais jusqu’où ce soulèvement les conduira-t-il ?

Avec cette œuvre noire et glaçante, Émile Zola dénonce l’emprise d’un capitalisme triomphant et les conditions de vie désastreuses des mineurs. Dans ce roman, d’une fureur sociale et humaniste magistrale, il est au sommet de son art.

Ma note

Note : 5 sur 5.

Citations

« Allumez le feu aux quatre coins des villes, fauchez les peuples, rasez tout, et quand il ne restera plus rien de ce monde pourri, peut-être en repoussera-t-il un meilleur »

« L’ouvrier ne pouvait pas tenir le coup, la révolution n’avait fait qu’aggraver ses misères, c’étaient les bourgeois qui s’engraissaient depuis 89, si goulûment, qu’ils ne lui laissaient même pas le fond des plats à torcher. Qu’on dise un peu si les travailleurs avaient eu leur part raisonnable, dans l’extraordinaire accroissement de la richesse et du bien -être, depuis cent ans ? On s’était fichu d’eux en les déclarant libres : oui, libres de crever de faim, ce dont ils ne se privaient guère. ça ne mettait pas du pain dans le huche, de voter pour des gaillards qui se gobergeaient ensuite, sans plus songer aux misérables qu’à leurs vieilles bottes. Non, d’une façon ou d’une autre, il fallait en finir, que ce fût gentiment, par des lois, par une entente de bonne amitié, ou que ce fût en sauvages, en brûlant tout et en se mangeant les uns les autres. Les enfants verraient sûrement cela, si les vieux ne le voyaient pas, car le siècle ne pouvait s’achever sans qu’il y eût une autre révolution, celle des ouvriers cette fois, un chambardement qui nettoierait la société du haut en bas, et qui la rebâtirait avec plus de propreté et de justice »