Le monde du bout du monde – Luis Sepúlveda (1989)

Et si nous embarquions pour la Terre de Feu ?

Dans ce court roman, Luis Sepúlveda entremêle récit d’aventures et quête écologique.

Fasciné par Moby Dick, le narrateur s’embarque dans une aventure émancipatrice à la rencontre des baleiniers. Alors qu’il n’a que seize ans, ce voyage au Chili le marque profondément et il en garde, des années plus tard, un souvenir particulièrement vivace.

Devenu un journaliste engagé basé à Hambourg, travaillant régulièrement avec Greenpeace, il est alerté par l’organisation écologique de la présence d’un navire-usine japonais à proximité d’une espèce de baleines protégée. Il entame un nouveau voyage, bien différent de son aventure de jeunesse, où il tente de faire la lumière sur cette chasse illégale. Parviendra-t-il à freiner cette pêche industrielle dévastatrice ?

Ce récit écologiste témoigne de la violence qui frappe les espèces et défend la préservation de la nature. S’il a manqué, pour ma part, parfois de consistance et ne laissera pas nécessairement une trace indélébile dans mes lectures, je ne peux que saluer la dimension militante de ce livre.

Ma note

Note : 2 sur 5.

Citations

« Le langage ne suffit pas pour parler de la mer ».

« Nous avons vu un bateau-usine de plus de cent mètres de long, avec plusieurs ponts, arrêté, mais ses machines tournant à plein régime. Nous nous sommes approché pour reconnaître le pavillon japonais qui pendait à la poupe. A un quart de mille, nous avons reçu un tir d’avertissement et l’ordre de nous éloigner. Et nous avons vu ce que faisait ce bateau. « Ils aspiraient la mer avec des tuyaux d’environ deux mètres de diamètre. Ils sortaient tout, en provoquant un courant qu’on a senti sous notre quille, et après le passage de la suceuse la mer n’était plus qu’une espèce de soupe noirâtre et morte. Ils sortaient tout, sans s’arrêter à penser aux espèces interdites ou sous protection. La respiration presque paralysée par l’horreur, nous avons vu plusieurs bébés dauphins se faire aspirer et disparaître. « Et le plus horrible, ç’a été de constater que par un trop-plein fixé à l’arrière ils rejetaient à l’eau les déchets de la boucherie. « Ils travaillaient vite. Ces bateaux-usines sont l’une des plus grandes saloperies inventées par l’homme. Ils ne vont pas sur les bancs. La pêche, ça n’est pas leur affaire. Ils cherchent la graisse ou l’huile animales pour l’industrie des pays riches et, pour arriver à leurs fins, ils n’hésitent pas à assassiner les océans ».

Pivoine – Pearl Buck (1948)

Et si nous partions en Chine ?

À travers le destin de Pivoine, une esclave portée par l’amour et la contrition, Pearl Buck dresse un portrait culturel méconnu de la Chine, où se croisent traditions chinoises et religion juive.

Pivoine a grandi dans la demeure d’Ezra, un marchand juif né d’une mère chinoise. Elle a partagé les lectures, les confidences et les rires de David, le fils d’Ezra. La fin des innocents jeux d’enfants laisse percevoir le véritable statut de Pivoine. Esclave, elle est au service de la famille de David.

Malgré son statut, les sentiments de Pivoine pour David n’ont cessé de croître au fil du temps. Les perspectives de mariage de David se concrétisent. Sa mère, extrêmement pratiquante, encourage une union avec Leah, la fille du rabbin alors qu’Ezra semble plus ouvert à un mariage avec une Chinoise qui pourrait faire prospérer son commerce. En secret, Pivoine manœuvre pour influencer ce projet. Jusqu’où ira-t-elle pour préserver son lien avec David ?

Si j’ai trouvé quelques lenteurs dans la première partie de l’œuvre, ce roman, où se mêlent amour et identité religieuse, s’avère très enrichissant pour comprendre les communautés juives en Chine. Ce récit psychologique, très instructif, questionne la place de la religion et l’ambivalence de l’intégration.

Ma note

Note : 3.5 sur 5.

Citations

« Les pieds portent le poids du corps, la tête le poids de l’intelligence, et le cœur le poids de l’esprit »

« Oui, vous avez donné de l’argent pour m’avoir, mais cela ne me fait pas vôtre. Un être humain ne peut être acheté entièrement »

« Elle lui toucha une joue puis l’autre, pour l’éveiller peu à peu, car pendant le sommeil, l’âme erre au-dessus de la terre et si le réveil du corps est trop brusque, l’âme égarée ne retrouve plus son chemin ».

Dansez sans moi – Zeruya Shalev (2026)

Et si nous étions pris de vertige ?

Dans ce roman singulier composé de quatre-vingt-neuf fragments, Zeruya Shalev convoque les fantasmes et les cauchemars de la narratrice.

Dans un désordre troublant, où aucune vérité n’est palpable, ce monologue halluciné révèle les déchirures d’une existence. Dans ce récit, tout déborde, la narratrice tord ses pensées, les dissèque entre rêve et réalité. Si tout semble déconstruit, elle dévoile, entre les lignes, la perte dévastatrice de sa fille, de son mari et de son amour. Parmi ces mots hybrides et fragmentaires, sera-t-il possible de déceler la vérité ?

Premier roman de Zeruya Shalev, ce texte publié trente ans après sa parution en Israël s’avère déroutant. Malgré une préface très éclairante, j’ai été désarçonnée par cette œuvre. Zeruya Shalev laisse transparaître des bribes de pensées qui révèle un chaos intérieur. Ce texte heurte et met en lumière les failles autour de la maternité et des rapports amoureux.

Ma note

Note : 2.5 sur 5.

Le temps de l’innocence – Edith Wharton (1920)

Et si nous dressions le portrait de la haute bourgeoisie new-yorkaise ?

Dans ce roman porté par une plume délicate, Edith Wharton retrace un amour contrarié par les contraintes sociales.

Parfaitement intégré à la haute société, Newland Archer évolue dans un milieu mondain où toute l’aristocratie sait manier l’art de regarder et d’être vu. Son union avec May, une jeune femme issue d’une grande famille et d’une beauté angélique, semble toute naturelle. Le couple qu’il forme répond parfaitement aux attentes de la haute société.

Un soir d’opéra, lorsque la comtesse Ellen Olenska apparaît, elle ébranle cet avenir tout tracé. Ellen, la cousine de May, a trouvé refuge dans sa famille à New York après avoir scandaleusement quitté son mari et choisi son indépendance. Audacieuse, elle s’est affranchie des conventions et fascine immédiatement Newland. Cette attirance arrive-t-elle à remettre en cause les promesses de mariage ?

Avec un regard acerbe sur la haute société de la fin du XIXe siècle, Edith Wharton évoque la place des femmes et la prédominance des conventions sociales. Face à une société figée dans ses traditions, elle dépeint avec beaucoup de finesse les ardeurs d’un amour empêché.

Ma note

Note : 4 sur 5.

Citations

« La solitude, c’est de vivre parmi tous ces gens aimables qui ne vous demandent que de dissimuler vos pensées ».

« Il songeait à la platitude de l’avenir qui l’attendait et, au bout de cette perspective monotone, il apercevait sa propre image, l’image d’un homme à qui il n’arriverait jamais rien ».

Le livre de ma mère – Albert Cohen (1954)

Et si nous évoquions un hommage déchirant ?

Dans ce court récit, Albert Cohen, avec une plume d’une beauté incandescente, adresse à sa mère un éloge poignant.

Après le décès de sa mère, survenu en 1943, Albert Cohen use de l’écriture pour la maintenir en vie. En retraçant les gestes de cette mère infiniment dévouée, il lui adresse une lettre d’amour. Il brosse le portrait d’une mère exclusive, enveloppant son fils d’une tendresse inouïe.

Dévasté par cette perte, qui sonne aussi comme la fin de son enfance, Albert Cohen se fustige pour les instants manqués et pour son égoïsme. Il partage sa nostalgie et fait résonner le cri déchirant de la culpabilité et de l’amour perdu. Comment retranscrire la force de cet amour inconditionnel ?

Véritable poème en prose, ce texte bouleverse par sa beauté et secoue notre âme. J’ai été profondément émue par ces mots et par la plume magistrale d’Albert Cohen.

Ma note

Note : 5 sur 5.

Citations

« Pleurer sa mère, c’est pleurer son enfance. L’homme veut son enfance, veut la ravoir, et s’il aime davantage sa mère à mesure qu’il avance en âge, c’est parce que sa mère, c’est son enfance ».

« Fils des mères encore vivantes, n’oubliez plus que vos mères sont mortelles. Je n’aurai pas écrit en vain, si l’un de vous, après avoir lu mon chant de mort, est plus doux avec sa mère ».

« Somptueuse, toi, ma plume d’or, va sur la feuille, va au hasard tandis que j’ai quelque jeunesse encore, va ton lent cheminement irrégulier, hésitant comme en rêve, cheminement gauche mais commandé. Va, je t’aime, ma seule consolation, va sur les pages où tristement je me complais et dont le strabisme morosement me délecte. Oui, les mots, ma patrie, les mots, ça console et ça venge ».

Arundhati Roy – Le Dieu des Petits Riens (1997)

Et si nous partions pour l’Inde ?

Rahel et Estha sont intrinsèquement reliés. Jumeaux, ils vivent en Inde entourés d’un socle familial solide. Ils grandissent entre leur grand-mère Mammachi, leur grande-tante Baby Kochama, leur oncle Chacko, mais surtout Ammu, mère et père, elle leur voue un amour féroce. L’arrivée de Sophie Mol, leur cousine provoque une grande effervescence. Issue de l’union entre Chacko et Margaret Kochamma, une Anglaise, son arrivée en Inde bouleverse l’équilibre familial.

Au fil du temps, de terribles secrets viennent fissurer l’enfance des jumeaux et ébranlent leurs liens familiaux. Face à une société implacable et aux douloureux événements qui jalonnent leur vie, parviendront-ils à préserver leur lien ?

Ce récit tortueux m’a parfois perdue puis m’a entraînée à nouveau avec une force décuplée. Ce roman psychologique dévoile par bribes les éléments marquants de la vie de Rahel et Estha. Il se déploie et se renforce au fil des pages pour offrir toute sa complexité et sa force. Un texte engagé qui nous dépeint une société indienne où le système des castes est omniprésent. Entre perte et violence, Arundhati Roy entremêle la puissance de l’amour sous toutes ses formes. Un texte foisonnant qui m’a profondément émue.

Ma note

Note : 4.5 sur 5.

Citations

« L’air résonnait de Pensées et de Choses à Dire. Mais dans des moments comme ceux-là, on ne dit que les Petites Choses. Les Grandes, tapies à l’intérieur, restent inexprimées ».

« Bientôt la pluie ne fut plus qu’une bruine fine. Puis elle s’arrêta. Pendant un instant, la brise fit pleuvoir l’eau des feuilles là où auparavant les arbres offraient leur abri ».

Les archives des sentiments – Peter Stamm (2023)

Et si nous redonnions vie à un amour inachevé ?

Dans ce récit nimbé de mystère et de mélancolie, Peter Stamm ravive un amour fantasmé.

Face à l’obsolescence de sa profession à l’ère du numérique, un archiviste au sein d’un journal est licencié. Il décide de transférer les documents chez lui et continue son travail méticuleux et obsessionnel de classement. Il répertorie les quotidiens du monde dans la solitude de sa cave aménagée. S’il est entouré de coupures de presse, il est aussi asphyxié par un profond isolement.

Dans les méandres de ces classeurs, il fait resurgir les archives de Franziska, son amour de jeunesse, devenue une célèbre chanteuse avant de tomber dans l’oubli. Il révèle ainsi un amour inachevé qui l’a profondément marqué. Parviendra-t-il à faire renaître le souvenir de Franziska ?

Avec ce roman d’une douceur infinie, Peter Stamm nous entraîne dans des sentiments complexes et ambigus et parvient à faire jaillir en quelques pages toute la singularité de cet archiviste. J’ai aimé la pudeur de ce texte, qui déploie toute la quintessence du sentiment amoureux et la profondeur de la solitude.

Ma note

Note : 4 sur 5.

Citation

« Aussi loin que remontent mes souvenirs, j’ai toujours douté de mes sentiments, et même dans les plus grands moments d’effervescence affective, j’ai toujours été un peu à distance de moi-même, en train de m’observer ».

Le dernier voyage de Momoko Hidaka – Chisako Wakatake (2024)

Et si à l’aube de la vieillesse nous jetions un regard sur le passé ?

Dans ce récit japonais en apesanteur, Chisako Wakatake évoque avec nostalgie le temps passé.

Isolée dans un pavillon de la banlieue de Tokyo, Momoko vit seule. Peu de choses la rattachent encore à l’effervescence de la vie : son mari est décédé depuis 15 ans et elle entretient peu de contact avec ses deux enfants. Les visites de sa fille sont rares et elle s’est acclimatée à une solitude synonyme de liberté.

Le temps s’étend et elle s’échappe régulièrement dans les méandres de ses pensées. Lorsqu’elle convoque les souvenirs de son passé, elle est comme hantée par des voix intérieures. Jusqu’où la conduira cette introspection ?

Ce récit assez fragmentaire n’a pas suscité autant d’émotions que je l’espérais. Je n’ai pas été pleinement imprégnée par la douceur de ce roman ni par le personnage pourtant attachant de Momoko. Si ce texte offre de belles images sur le temps qui s’écoule et les relations humaines, il n’a pas marqué durablement mes lectures.

Ma note

Note : 2.5 sur 5.

Citation

« Elle n’avait pas besoin de se souvenir de lui, car il ne quittait jamais son cœur ».

Les fulgurés – Susanna Bissoli (2025)

Et si nous découvrions un portrait de famille impertinent ?

Dans ce récit sensible et fragmenté, Susanna Bissoli crée une harmonie subtile entre les membres d’une même famille.

Vera, une femme sans attache qui aime préserver sa liberté, voit sa vie basculer à la suite d’une récidive de cancer. Elle regagne la maison familiale et s’installe auprès de son père. Lorsqu’elle découvre dans son bureau un manuscrit volumineux, elle va renouer avec lui et réinventer leur relation grâce à leur passion commune pour l’écriture. Blessés par la vie, ils tentent de se soigner mutuellement avec une profonde tendresse malgré le poids des silences. Parviendront-ils à réunir leurs vies fragmentées ?

Si le récit est décousu et parfois déconcertant, j’ai été sensible au souffle qui traverse ce roman. Susanna Bissoli évoque avec justesse les interactions entre ces êtres fragiles qui tentent maladroitement d’avancer ensemble. Si ce texte a parfois manqué de consistance, j’ai passé un agréable moment de lecture.

Ma note

Note : 2.5 sur 5.

Citations

« Nous devrions nous inscrire au club des fulgurés.
Qu’est ce que c’est ?
Un réseau de personnes qui ont été touchées par la foudre.
Quel rapport avec nous ? »

« Les histoires nous sauvent-elles ? Ou devons-nous, nous, les sauver ? Je pense qu’écrire cette histoire, jour après jour pendant des années, a sauvé la vie de mon père. Mais moi, je regrette, je n’ai pas le temps de sauver son histoire : je dois écrire la mienne ».

La cloche de détresse – Sylvia Plath (1963)

Et si nous évoquions un lent désespoir ?

Dans ce récit intime, Sylvia Plath lève le voile sur les ravages de la dépression.

Étudiante brillante, Esther Greenwood n’a que dix-neuf ans lorsqu’elle remporte un concours de poésie et part, avec d’autres élèves, pour un séjour à New York. Cette opportunité professionnelle lui fait découvrir l’effervescence de la ville. Entre soirées mondaines et découverte de la sexualité, Esther oscille entre émerveillement et dégoût.

En décalage avec les autres, son mal-être est palpable. Elle perçoit le monde avec un regard acerbe et désabusé et entrevoit comment la construction d’un foyer compromet ses ambitions littéraires. Lorsqu’elle retourne vivre chez sa mère, la dépression l’envahit. Entre tentatives de suicide et internements, jusqu’où la conduira cette lente descente aux enfers ?

Nettement autobiographique, ce récit prend une dimension encore plus poignante quand on sait que Sylvia Plath s’est suicidée peu de temps après la publication de cette oeuvre. Un récit cru, d’une grande force, pour saisir la dépression de l’intérieur. Au-delà du portrait intime d’Esther, ce texte interroge sur la place des femmes dans les années 50 et le traitement réservé aux maladies mentales. J’ai été asphyxiée par le profond désespoir qui émane de ce roman.

Ma note

Note : 4 sur 5.

Citations

« Pour celui qui se trouve sous la cloche de verre, vide et figé comme un bébé mort, le monde lui-même n’était qu’un mauvais rêve ».

« L’idée que je pourrais bien me tuer a germé dans mon cerveau le plus calmement du monde, comme un arbre ou une fleur ».