L’eau des miroirs – Christian Bobin (2026)

Et si nous parlions de poésie ?

Écrit en 1970, ce récit de jeunesse de Christian Bobin montre les prémisses de son œuvre. La mise en lumière de ce texte égaré nous permet d’entrevoir toute la beauté d’un amour hanté.

À travers une voix féminine vibrante, Christian Bobin nous parle d’un amour secret et tumultueux. Lorsque la narratrice rencontre un écrivain entouré de livres, la force de son attirance est indéniable. Ils entament une passion faite de chair et de mots. Mais lorsque l’amour s’enfuit, elle reste anéantie par le chagrin et se meurt. Peut-on survivre à l’absence ?

Lecture délicate qui nous laisse en suspension, ce texte invite à la contemplation et nous propose de nous isoler du monde. Avec une écriture sensorielle tournée vers la nature, Christian Bobin nous propulse dans une atmosphère charnelle et poétique.

Ma note

Note : 3 sur 5.

Citations

« Je me promenais au milieu de tes paroles, comme dans une maison au réveil, lorsque subsistent les pétales et le désordre des rires de la veille ».

« L’absence est un vide, un vertige qui n’en finit pas de tenter, un gouffre que rien ne signale, qui ne donne sur aucune terre, sur aucun sol, qui ne finit ni ne commence rien, rien . »

« Le monde n’est rien que l’intervalle entre une beauté et une autre, que le temps nécessaire pour le désir de se reprendre, de reprendre son souffle. Tout est pourpre, sanguin ».

Ce que je ne veux pas savoir – Deborah Levy (2013)

Et si nous nous interrogions sur le sens de l’écriture ?

Lors d’un séjour à Majorque, Deborah Levy tente de renouer avec l’écriture en passant par le prisme de son enfance en Afrique du Sud, un pays rongé par l’apartheid.

Dans ce court récit, elle fait entendre la voix déchirée de sa jeunesse. Privée de son père à la suite de son incarcération pour ses engagements politiques, elle s’est construite autour de ce traumatisme. Cet événement a profondément marqué son enfance et a durablement influencé son travail. Elle témoigne aussi de ses années d’exil en Angleterre et de son acclimatation à la vie londonienne. Comment parviendra-t-elle à se construire face aux fractures de son enfance ?

Dans ce récit infiniment personnel, Deborah Levy choisit de se libérer de son enfance pour se reconnecter à l’écriture. Dans un style limpide, elle use d’images et fait résonner une voix forte et vibrante. Sa plume unique me donne envie de prolonger ce moment et de découvrir le second opus de cette biographie.

Ma note

Note : 3.5 sur 5.

Citations

« Certaines mères deviennent folles parce que le monde qui les a fait se sentir inutiles est le monde dont leurs enfants tomberont amoureux ».

« Qu’est-ce qu’un bonhomme de neige ? C’est une présence paternelle ronde fabriquée par des enfants pour garder un œil sur la maison. Il pèse lourd, il ne manque pas de matière, mais manque de substance, il est fragile, spectral. À la seconde où on lui a donné des yeux en biscuit, j’ai su qu’il s’était transformé en fantôme de neige ».

« Quand le bonheur est là on a l’impression de n’avoir rien connu avant, le bonheur est une sensation qui ne connaît que le présent de l’indicatif »

Touche fantôme – Amaury Da Cunha (2026)

Et si nous retenions les voix ?

Dans un texte chargé d’émotions, Amaury Da Cunha témoigne, avec une voix intime, de son parcours face au deuil.

Suite à l’annonce du suicide de son frère par téléphone, Amaury est resté profondément marqué par les voix qui transpercent nos vies à travers le prisme du téléphone. Amaury s’interroge sur cet objet qui fait résonner les voix passées et présentes, et préserve un lien puissant et parfois ambiguë avec nos proches. Des années plus tard, Amaury garde la trace indélébile de cet échange téléphonique qui a fait basculer sa vie en 2009.

Depuis cette date, il a toujours entretenu un rapport contrasté avec cet objet du quotidien. Il se décide à enregistrer les conversations avec ses proches comme pour suspendre le temps, retenir certains instants ou prévenir le drame. Comment parviendra-t-il à se réconcilier avec la vie ?

Dans ce récit autobiographique, Amaury Da Cunha convoque une tragédie intime mais fait aussi résonner le lien avec nos proches et la persistance de la mémoire. Dans cette reconstruction sensible, il révèle les voix vacillantes ou fortes qui surgissent dans la nuit.

Ma note

Note : 3 sur 5.

Citation

« À demi-mot, je t’ai dit que les voix inaudibles des morts continuent de creuser des images au tréfonds de nous-mêmes, et puis tu as approché ton visage très près du mien pour m’embrasser ».

Berlin pour elles – Benjamin de Laforcade (2024)

Et si une amitié fusionnelle pouvait briser les murs ?

Entre Hannah et Judith, une amitié naturelle se dessine dès l’enfance. La fulgurance et la fluidité de leur lien sont indéniables. Elles deviennent rapidement inséparables et se confient l’une à l’autre.

Sous l’impulsion de leurs filles, leurs mères se rapprochent, mais une hostilité plane entre les deux familles. Cadre rigide et intraitable de la Stasi, le père de Judith jette sur la mère d’Hannah, femme célibataire et indépendante, un regard de méfiance. Elle devient rapidement infréquentable. Au fil du temps, l’ampleur des enjeux politiques se mêle à cette amitié instinctive, la colère gronde et l’oppression se resserre. La puissance du lien qui unit les deux jeunes filles réconciliera-t-elle ces deux mondes ?

Je me suis laissée emporter par ce roman et par cette relation touchante. J’aurais cependant aimé que la dimension psychologique des personnages soit davantage étoffée. Si j’ai passé un agréable moment de lecture et apprécié l’imbrication entre l’humain et le politique, ce texte a manqué, pour ma part, d’incarnation.

Ma note

Note : 2 sur 5.

Citations

« Dans ces endroits de Berlin où l’on travaille plus qu’on ne vit, il ne fait jamais véritablement beau »

« Elle l’attend toujours en bas, devant la porte, heureuse à l’idée de passer du temps chez elle. D’être bientôt avec elle. La vie d’Hannah s’articule en deux temps : les moments qu’elle passe avec Judith et les moments où Judith n’est pas là ».

« Demain avance vers l’horizon. Demain est une promesse »

Trois Mexique – J.M.G. Le Clézio (2026)

Et si nous comprenions le Mexique par l’écriture ?

Avec ces trois portraits, J.M.G. Le Clézio, avec une vision érudite et inspirante, rend hommage au Mexique en faisant renaître des écrivains oubliés.

La poétesse Juana Inés de la Cruz est au cœur de ces biographies. Profondément originale, elle a vécu en opposition avec son époque en cultivant son engagement féministe. Isolée du monde, elle a trouvé refuge dans un couvent, et a nourri sa passion pour les mots et la poésie.

Puis, J.M.G. Le Clézio évoque Juan Rulfo, écrivain mexicain mythique, inventeur du réalisme magique. Il nous entraîne à la découverte de son unique roman Pedro Páramo qui témoigne de toute sa violence intérieure.

Enfin, il retrace le parcours de l’historien, Luis González y González. Cet auteur fait revivre son village natal et exprime son attachement profond pour sa terre. Comment l’écriture peut-elle nous permettre de comprendre le Mexique ?

Dans ces trois biographies qui s’entremêlent, J.M.G. Le Clézio témoigne de son amour pour le Mexique et nous donne envie de découvrir ces écrivains méconnus. Le portrait inspirant de Juana Inés de la Cruz m’a particulièrement intéressée. J’ai été charmée par son audace et sa passion pour les mots.

Ma note

Note : 2.5 sur 5.

Citations

« Juana est profondément originale. En elle, tout est contraire à son temps. Sa jeunesse, son instinct, son émotion, sa fantaisie, son courage. Elle refuse d’emblée la condition que la société coloniale fait aux filles ».

« Depuis que je te connais, j’entends un écho qui répète ton nom dans chaque branche d’arbre, même dans les branches les plus hautes, les plus lointaines. Et je l’entends aussi dans les branches les plus proches de nous. On l’entend comme si nous sortions d’un rêve de l’aube. On le respire dans les feuilles, il bouge comme bougent les gouttes d’eau ».

Arundhati Roy – Le Dieu des Petits Riens (1997)

Et si nous partions pour l’Inde ?

Rahel et Estha sont intrinsèquement reliés. Jumeaux, ils vivent en Inde entourés d’un socle familial solide. Ils grandissent entre leur grand-mère Mammachi, leur grande-tante Baby Kochama, leur oncle Chacko, mais surtout Ammu, mère et père, elle leur voue un amour féroce. L’arrivée de Sophie Mol, leur cousine provoque une grande effervescence. Issue de l’union entre Chacko et Margaret Kochamma, une Anglaise, son arrivée en Inde bouleverse l’équilibre familial.

Au fil du temps, de terribles secrets viennent fissurer l’enfance des jumeaux et ébranlent leurs liens familiaux. Face à une société implacable et aux douloureux événements qui jalonnent leur vie, parviendront-ils à préserver leur lien ?

Ce récit tortueux m’a parfois perdue puis m’a entraînée à nouveau avec une force décuplée. Ce roman psychologique dévoile par bribes les éléments marquants de la vie de Rahel et Estha. Il se déploie et se renforce au fil des pages pour offrir toute sa complexité et sa force. Un texte engagé qui nous dépeint une société indienne où le système des castes est omniprésent. Entre perte et violence, Arundhati Roy entremêle la puissance de l’amour sous toutes ses formes. Un texte foisonnant qui m’a profondément émue.

Ma note

Note : 4.5 sur 5.

Citations

« L’air résonnait de Pensées et de Choses à Dire. Mais dans des moments comme ceux-là, on ne dit que les Petites Choses. Les Grandes, tapies à l’intérieur, restent inexprimées ».

« Bientôt la pluie ne fut plus qu’une bruine fine. Puis elle s’arrêta. Pendant un instant, la brise fit pleuvoir l’eau des feuilles là où auparavant les arbres offraient leur abri ».

Vers la violence – Blandine Rinkel & Marguerite Boulanger (2026)

Et si nous étions percutés en plein cœur ?

Avec une narration puissante, cette bande dessinée met un terme à l’illusion de l’enfance.

Ce roman graphique dévoile une relation construite dans l’amour et la peur entre un père et sa fille. Un charisme de façade, le rire et un monde fantasmé ont longtemps préservé l’image de Gérard, ce père trouble. Malgré ce masque de panache, Gérard se révèle violent, colérique et profondément destructeur. La fascination que Lou porte à son père se fissure au fil du temps et, à mesure qu’elle grandit, elle pose sur lui un regard nouveau. Lou perçoit que cet amour inconditionnel se brise face à la réalité. Parviendra-t-elle à s’émanciper de ce père tout-puissant ?

Porté par des images aux traits tranchants, ce texte nous propulse, presque en apnée, dans cette relation marquée par la violence. D’une force magistrale, cette bande dessinée nous déchire le coeur et offre une leçon de courage et de liberté.

Ma note

Note : 4 sur 5.

Nos héritages – Anna Hope (2026)

Et si nous questionnions notre héritage ?

Dans cette fresque familiale riche, Anna Hope fait coexister héritage familial et ambitions futures.

Philip Brooke, patriarche d’une riche famille anglaise, n’a jamais fait l’unanimité auprès de ses proches. Mari infidèle et père absent, il a tenté, à la fin de sa vie, de renouer avec sa famille et de retrouver la sérénité en se réfugiant dans son magnifique manoir du Sussex. À son décès, ses trois enfants se déchirent autour du patrimoine familial.

L’aînée de la fratrie, Frannie, a hérité du domaine et semble la plus privilégiée. Pourtant, le projet écologiste d’envergure qu’elle avait construit avec son père est mis en péril lors de la succession. Les autres membres de la famille ont d’autres ambitions pour le manoir et portent un regard bien différent sur le passé et sur l’avenir. Lors de ce deuil, les conflits se révèlent avec une force décuplée. Parviendront-ils à préserver leurs relations et leur héritage familial ?

Dans ce récit foisonnant, Anna Hope propose une rencontre avec des personnages incarnés qui se déploient avec force au fil des pages. Elle dessine un patrimoine familial grandiose qui suscite tant de convoitise mais révèle aussi de terribles secrets. Au-delà d’un éblouissant portrait de famille, ce roman questionne les privilèges d’une classe conservatrice et enracinée dans l’histoire de l’Angleterre.

Ma note

Note : 4 sur 5.

Citations

« Ces corps – leur terreur et leur exil, leurs espoirs de liberté, leur souffrance et leur détresse, leur vie et leur mort – ont été changés en quatre cents hectares d’excellente terre anglaise, préservée sur sept générations. Et pour les sept prochaines ».

« Notre amour pour le monde grandit à mesure qu’on se prépare à le quitter ».

Le Visage de la nuit – Cécile Coulon (2026)

Et si nous évoquions un conte aux multiples visages ?

Dans le village reculé du Fond du Puits, un jeune homme fiévreux, ravagé par la maladie, est proche de la mort. Son père appelle un sorcier à son chevet. L’enfant guérit mais son visage reste marqué d’une laideur méconnaissable. Ravagé par la douleur et la honte, son père déverse son courroux et sa folie sur le village avant de prendre la fuite et d’abandonner son fils.

Recueilli par le prêtre dans l’église du village, le garçon va y grandir reclus mais protégé par la tendresse de cet homme d’église et de l’ancienne institutrice, devenue aveugle après un tragique incendie. Il s’habitue à cette vie cloisonnée et s’abandonne à des instants de liberté lorsque l’obscurité lui permet de s’échapper. Il s’adonne à des promenades nocturnes, mais reste à l’abri des regards. Lorsqu’un garçon au visage d’une beauté incandescente s’installe dans le village, tout bascule. Maudits par leur différence, ces deux garçons parviendront-ils à trouver la paix ?

Ce texte sensoriel nous emporte dans un univers onirique unique. Un roman, à la trame travaillée, qui ensorcèle autant qu’il fascine. Je vous recommande cette lecture magnétique qui m’a profondément marquée.

Ma note

Note : 4.5 sur 5.

Citations

« L’amour accroche au cœur des lanternes si vives qu’elles éblouissent et recouvrent les ténèbres d’une couverture scintillante et agréable à l’œil ».

« Son regard cherchait le début d’une sente, la promesse d’une clairière, un endroit où s’arrêter quelques instants, mais ce morceau de forêt s’apparentait à un secret, tout en elle chassait les imprudents et gardait la beauté ».

Je suis Romane Monnier – Delphine de Vigan (2026)

Et si nous interrogions nos traces numériques ?

Dans ce roman d’une intelligence remarquable, Delphine de Vigan attise notre curiosité à la découverte de la mystérieuse Romane Monnier.

Suite à une soirée arrosée, Thomas s’aperçoit qu’il a entre les mains le portable d’une inconnue. Décidé à lui restituer, il demeure interloqué lorsqu’elle lui livre ses codes et l’invite à conserver son portable. Laissant libre cours à sa curiosité, il se décide à explorer la vie de cette femme et à disséquer son téléphone. Il tente de percevoir les mystères de cette trentenaire et reconstruit avec une frénésie inquiétante les fragments de sa vie à travers les bribes numériques. Il découvre alors Romane Monnier, une femme qui se débat avec les méandres de son être.

En plongeant dans la vie de Romane, Thomas cherche à comprendre l’impensable et interroge ses propres fêlures. Où le mènera cette quête de vérité ?

Un roman brillant qui nous ouvre des voies de réflexion vertigineuses sur la perte et notre rapport au numérique. J’ai été happée par ce texte qui nous entraîne dans ce jeu de miroirs, à travers les vies de Romane et de Thomas. Delphine de Vigan excelle pour faire jaillir les failles de ces personnages et nous touche en plein cœur !

Ma note

Note : 4 sur 5.

Citations

« Il songe un instant à cette aliénation insensée qui s’est insinuée dans sa vie comme dans celle de la plupart des gens qu’il connaît, il suffit de regarder autour de soi : ces dizaines de visages penchés sur leurs écrans, dans le métro, dans la rue, qui ne se regardent plus, ne regardent plus le ciel, ne regardent plus leurs enfants, mais continuent d’avancer ainsi, tête baissée, aveugles au monde auquel ils se croient reliés ».

« On a l’impression qu’on peut être en connexion totale avec le monde et informés de tout. Mais en réalité, on est devenus des spectateurs, cloués à nos lits, à nos canapés. Et sous prétexte d’être en contact les uns avec les autres, on n’a jamais été aussi seuls ».

« Et puis le téléphone de Romane Monnier l’emmène ailleurs vers d’autres souvenirs. Il a parfois l’impression de visiter les pièces fermées de sa propre mémoire. Et de pouvoir, enfin, ouvrir la fenêtre ».