Rien ne s’oppose à la nuit – Delphine de Vigan (2011)

Et si nous choisissions un récit intime ?

Dans ce texte, teinté d’émotions, Delphine de Vigan revient sur la figure énigmatique et tortueuse de sa mère.

Elle choisit de remonter le fil de la vie de Lucile. Comme une enquête, pas à pas, à travers les témoignages de ses proches, elle tente de déceler d’autres aspects de cette mère insaisissable, aussi fragile que forte. Elle dissèque les bribes de l’enfance et de la jeunesse de Lucile avant d’explorer ses propres souvenirs.

En grandissant, Lucile s’est construite dans l’ombre de la mort. Après le décès tragique de son frère, la famille demeure meurtrie par ce fantôme et rongée par les secrets. Delphine parvient à percevoir les silences de Lucile, sa manière de capter la lumière dans le tumulte familial. Jusqu’où la conduira le mutisme de sa mère ?

Delphine de Vigan évoque son rapport avec cette mère funambule pour qui elle craignait sans cesse la chute. À travers les mots, elle se libère d’un héritage familial douloureux. Elle évoque aussi avec une justesse saisissante les obstacles dans son processus d’écriture. Immense récit autobiographique, ce texte explore les douleurs de l’enfance et nous tord le cœur.

Ma note

Note : 5 sur 5.

Citations :

« J’écris ce livre parce que j’ai la force de m’arrêter aujourd’hui sur ce qui me traverse et parfois m’envahit, parce que je veux savoir ce que je transmets, parce que je veux cesser d’avoir peur qu’il nous arrive quelque chose comme si nous vivions sous l’emprise d’une malédiction, pouvoir profiter de ma chance, de mon énergie, de ma joie, sans penser que quelque chose de terrible va nous anéantir et que la douleur, toujours, nous attendra dans l’ombre ».

« L’écriture ne peut rien. Tout au plus permet-elle de poser les questions et d’interroger la mémoire ».

« Je veux mourir vivante »

Dojoji – Yukio Mishima (1957)

Et si nous partions au Japon ?

Dans ces quatre nouvelles, Yukio Mishima nous plonge dans un Japon traditionnel construit autour de l’honneur et du sacrifice.

Dans le premier texte, Dojoji, Yukio Mishima use de la forme théâtrale en mettant en scène une vente aux enchères dans une boutique d’antiquités. Une femme à la beauté envoûtante surgit en pleine vente et révèle l’histoire sinistre d’une armoire mystérieuse hantée par les secrets d’un amour tragique.

Dans le second récit, Les Sept ponts, nous suivons le parcours de plusieurs geishas qui choisissent de réaliser leurs rêves les plus chers en franchissant sept ponts sans prononcer un mot.

La troisième nouvelle, Patriotisme, est incontestablement la plus marquante. Yukio Mishima explore le rite sacrificiel des samouraïs. Un lieutenant met fin à ses jours et sa femme l’accompagne dans la mort. Avec un réalisme magistral entre érotisme morbide et sens du devoir, il décrit les derniers instants de cet amour démesuré.

Dans la dernière nouvelle, La Perle, nous assistons à une cérémonie du thé contrariée par la disparition d’une perle qui vient ébranler la relation entre quatre amies.

Un recueil, aux différentes facettes, où s’entremêlent rire et tragédie. Si les nouvelles ne m’ont pas permise d’explorer pleinement toute l’ampleur de la puissance narrative de Yukio Mishima, j’ai apprécié ce court recueil. J’ai notamment retrouvé toute l’intensité de sa plume dans Patriotisme.

Ma note

Note : 3 sur 5.

Citation

« Leurs espérances se lisaient clairement et honnêtement sur leurs visages, et c’était les désirs d’une humanité si vraie que n’importe qui, rencontrant les trois femmes qui avançaient dans le clair de lune, serait sûrement convaincu que la lune n’aurait pas le choix : elle reconnaîtrait leur sincérité et leur accorderait leurs souhaits »

Vagabondes – Joséphine Tassy (2026)

Et si l’amitié façonnait nos identités ?

En convoquant un triangle amical exaltant, Joséphine Tassy construit un roman d’apprentissage aussi riche qu’étincelant.

Jipsy, Noé et Thessa se sont trouvés dans la fragilité adolescente. Ils ont essayé de se construire, séparément et ensemble. Ils se sont perdus, retrouvés puis réinventés.

En partant pour Zanzibar, Thessa tente de comprendre ses origines, mais une passion amoureuse finit par l’ensevelir. Jipsy, rebelle et libre, s’envole pour l’Amérique à la recherche d’une vie artistique étincelante. Noé, lui, oscille entre une quête de réussite et une sensibilité désarmante. Dans ce vagabondage incessant, parviendront-ils à façonner leur identité ?

J’ai aimé l’énergie qui irradie de ce roman, la force et les contradictions de ses personnages, ainsi que la complexité de leurs relations. Joséphine Tassy questionne une génération en quête d’elle-même, tiraillée par des désirs contradictoires et qui réinvente sans cesse le sentiment amoureux.

Ma note

Note : 3 sur 5.

Citations

« Les enfants ne se souviennent pas des mères parfaites, ni de leurs erreurs. Ils se souviennent des êtres qui les ont élevés, du ton de leur voix, des histoires qu’ils racontent, le soir avant de dormir. Les enfants se souviennent de l’histoire que leurs parents écrivent en menant simplement leur vie »

« son inspiration ne vient pas de la graine mais de la terre travaillée »

« Certains amis disparaissent et nous regrettons le passé que nous avons partagé. D’autres brisent nos coeurs parce qu’il faut oublier l’avenir ensemble ».

Le passé est ma saison préférée – Julia Kerninon (2024)

Et si nous rencontrions deux femmes inspirantes ?

Dans ce court récit, Julia Kerninon revient sur le parcours de Gertrude Stein. Elle dessine avec une finesse remarquable son rapport à l’écriture, ses inspirations, sa relation amoureuse avec Alice Toklas et les liens qu’elle a pu nouer avec les grands artistes de sa génération, de Picasso à Hemingway.

Poétesse américaine audacieuse, elle a publié une œuvre parfois obscure. Julia Kerninon revient sur sa rencontre si inspirante avec L’Autobiographie d’Alice Toklas, récit qui l’a révélée. Quels sont les enseignements de Gertrude Stein sur notre rapport à l’écriture ?

Restée dans l’ombre des figures masculines parisiennes, Gertrude est réhabilitée dans ce texte par Julia Kerninon qui témoigne de toute son influence. En puisant dans la trajectoire de ce modèle qui a bousculé la littérature, Julia Kerninon fait écho à son propre travail et évoque son rapport aux livres et à l’écriture. Avec une plume admirable, ce livre empreint d’une passion pour les mots est un hommage vibrant à Gertrude.

Ma note

Note : 3 sur 5.

Citation

« Les livres ont toujours été mon refuge, le seul endroit du monde où je me sente en sécurité, opportune, digne d’être en vie. Quand je lis, c’est comme la péridurale, c’est la paix totale, la douleur qui s’arrête d’un coup, l’innocence. Je n’aime pas tous les livres mais j’aime les livres plus que tout, et ceux que je préfère sont ceux qui me parlent du passé, qui semble en tirer des leçons, traverser le temps par la pensée. Le passé est ma saison préférée ».

Trois garçons – Daniel de Roulet (2026)

Et si nous parlions d’engagement politique ?

Dans ce récit aux résonances politiques et historiques profondes, Daniel de Roulet fait voler en éclats l’image d’une Suisse politiquement neutre à travers l’engagement de trois garçons.

Alors qu’ils se connaissent depuis l’enfance, trois amis issus de classes sociales opposées voient leur amitié se renforcer par un engagement politique ardent. Maximilien est issu d’une famille aisée, son avenir est déjà tout tracé par les ambitions de son père. Fabio est élevé dans un milieu modeste mais ne semble connaître aucune limite grâce à son caractère intrépide. Enfin, Wolfgang est politisé dès l’enfance par les convictions antimilitaristes de son père. Ils vont chacun s’émanciper de leur famille et s’influencer mutuellement par la force de leur amitié.

Au fil des années, ils s’interrogent, se renseignent, militent et prennent conscience de la violence de classe tout en partageant leurs émotions face aux mutations politiques de leur génération. Ils décident de lutter ensemble, tout en empruntant chacun leur propre trajectoire. Grâce à leur amitié, ils expérimentent de nouveaux modèles d’organisation collective, de parentalité et d’engagement politique. Jusqu’où les portera la force de leurs convictions ?

Au-delà d‘un roman d’émancipation face aux déterminismes familiaux, Daniel de Roulet célèbre la puissance de l’engagement politique et explore l’intensité d’une amitié qui défie les épreuves du temps et de la vie.

Ma note

Note : 3 sur 5.

Joseph dans la nuit – Olivier Grondeau (2026)

Et si nous éclairions l’obscurité par la poésie ?

Avec ce récit intime, Olivier Grondeau revient sur les 72 premiers jours de sa détention dans les prisons iraniennes. Otage, il a été libéré le 17 mars 2025 après 887 jours de captivité.

Ce voyageur invétéré, qui s’est construit sur les routes à travers le monde, voit sa vie basculer lorsqu’il est arrêté brutalement par la police dans une auberge de jeunesse de Chiraz. Les services de renseignement iraniens le suspectent de recueillir des informations pour des pays étrangers. Comment tenir dans les ténèbres ?

Au-delà du quotidien de sa détention, Olivier Grondeau témoigne des élans de fraternité, mais révèle aussi l’exiguïté et la promiscuité avec les autres détenus.

Il décrit comment l’imaginaire a pu le transporter au-delà de sa cellule. Grâce à sa pensée foisonnante, il parvient à s’échapper en convoquant ses proches, la musique et le cinéma. Il improvise même des projections de films dans son esprit. Un récit lumineux et poétique qui irradie d’humanité face à la violence.

Ma note

Note : 4 sur 5.

Citation

« Moi, ce qui me sauvera, c’est de survivre selon ma fantaisie ».

Rien d’humain ne m’est étranger – Virginie Ollagnier (2026)

Et si nous découvrions un roman glaçant ?

Dans cette œuvre aussi saisissante que superbe, Virginie Ollagnier revient sur les mécanismes implacables de déshumanisation.

Réfugié en Bretagne depuis de nombreuses années, Horatio s’est coupé de sa vie passée. Devenu muet, il s’est peu à peu réadapté au quotidien et a fait la rencontre d’une famille débordante d’humanité. En décembre 1989, lorsqu’il apprend la chute de Nicolae Ceaușescu, il prend subitement sa voiture pour la Roumanie.

À mesure qu’il se rapproche de son pays natal, les souvenirs affluent. En décembre 1950, il a tenté de fuir la Roumanie avec son frère, mais ils ont tous les deux été arrêtés. Emprisonné, Horatio a essayé de survivre durant une longue captivité. Les élans de solidarité lui ont permis de rester connecté à la vie, mais les tortures physiques et psychologiques n’ont cessé de s’intensifier au fil des mois et de broyer son âme. Durant son trajet, les images terribles de cette détention le submergent, mais ce voyage sur les traces de son frère lui permet de renouer avec un passé traumatique. Que reste-t-il de la fraternité ?

J’ai été profondément secouée par ce récit sur la tyrannie qui décrit avec un réalisme asphyxiant des mois de captivité et de torture. Virginie Ollagnier parvient à faire jaillir des souffles d’humanité dans un roman d’une brutalité saisissante.

Ma note

Note : 4.5 sur 5.

Citation

« Obéissant et courbé sur mon ombre d’été, j’ai écrasé l’herbe qu’elle avait à peine couchée, j’ai écrasé ses pas des miens, j’ai écrasé la terre injuste et douloureuse ».

La dernière des Wilberforce – Julia Kerninon (2026)

Et si nous voyagions sur une presqu’île ?

Dans la nature sauvage, Julia Kerninon entremêle l’insouciance de l’enfance et une menace impalpable.

Les Schnabel et leurs deux garçons, Adam et Waldo, viennent passer des vacances d’été en Bretagne. Ils font la connaissance de la gérante de l’hôtel, Eva Wilberforce. Mère célibataire, elle vit à demeure sur la presqu’île avec ses trois filles : Annabel, Olivia et Naomi. Dès leur rencontre, ils nouent une profonde amitié.

Les deux familles se retrouvent chaque été dans le décor éblouissant du bord de mer. Adam, Waldo, Annabel et Olivia, du même âge, ne se quittent plus. Ils se surnomment « les jumeaux cosmiques », tant leur proximité est une évidence. Ils s’épanouissent dans une liberté absolue tandis que leurs mères entretiennent une relation complice.

Les enfants évoluent dans le monde innocent de l’enfance, loin de la réalité des adultes. Lorsqu’ils grandissent, ils doivent soudainement faire face à la violence. Jusqu’où cette amitié va-t-elle les conduire ?

Au fil des pages, Julia Kerninon tisse une toile sombre qui se déploie au cœur de la lumière estivale et dans laquelle elle enferme peu à peu ses personnages. Avec une construction narrative implacable, elle signe un roman haletant qui fait surgir des secrets enfouis.

Ma note

Note : 4 sur 5.

La cause des femmes – Gisèle Halimi (1973)

Et si nous choisissions une œuvre emblématique ?

Monument féministe, ce livre indispensable retrace avec toute la vivacité et l’intelligence de Gisèle Halimi ses combats pour les droits des femmes.

De son enfance tunisienne à son parcours d’avocate, Gisèle Halimi aborde dans ce court récit ses luttes. Elle retrace notamment le procès de Bobigny, devenu une véritable affaire politique. Marie-Claire Chevalier, mineure, tombe enceinte à la suite d’un viol et se fait avorter clandestinement. Elle est poursuivie avec sa mère et d’autres proches, qui lui sont venus en aide. Lors du procès en 1972, elles encourent des peines de prison en raison de la pénalisation de l’avortement. Gisèle Halimi fait de ce procès un levier politique et médiatique pour faire évoluer la législation sur l’interruption volontaire de grossesse.

Avec sa force de conviction inébranlable, Gisèle Halimi retrace ses combats et la création de « Choisir », une association qui promeut un projet de loi sur l’avortement, l’éducation sexuelle et l’accès à la contraception. Face au recul des droits des femmes dans de nombreux pays, ce livre militant est encore aujourd’hui d’une grande actualité. Il permet aussi de comprendre comment ces victoires restent fragiles. Un texte qui nous invite à lire et (re)lire les mots de Gisèle Halimi, dont le parcours suscite tant d’admiration.

Ma note

Note : 5 sur 5.

Citations

« La conception traditionnelle de la sexualité a toujours nié le droit au plaisir de la femme. On reconnaît à l’homme le droit de faire l’amour pour le plaisir. Cela fait même partie d’une imagerie d’Épinal : un homme coureur n’est jamais très mal vu, il est viril, et, comme disait ma mère : « C’est un homme, ma fille, il peut tout faire. »
Mais une femme qui revendiquerait le plaisir, quel scandale ! »

« Entre le fort et le faible, c’est la liberté qui opprime et le droit qui affranchit ».

« Nous voulons avoir le droit de le faire lorsque nous l’avons décidé, sans culpabilité, sans peur, sans honte, sans complexes. Comme des femmes libres et responsables qui décident d’elles-mêmes, sans être acculées, pour le faire, à une infâme comédie »

Le monde du bout du monde – Luis Sepúlveda (1989)

Et si nous embarquions pour la Terre de Feu ?

Dans ce court roman, Luis Sepúlveda entremêle récit d’aventures et quête écologique.

Fasciné par Moby Dick, le narrateur s’embarque dans une aventure émancipatrice à la rencontre des baleiniers. Alors qu’il n’a que seize ans, ce voyage au Chili le marque profondément et il en garde, des années plus tard, un souvenir particulièrement vivace.

Devenu un journaliste engagé basé à Hambourg, travaillant régulièrement avec Greenpeace, il est alerté par l’organisation écologique de la présence d’un navire-usine japonais à proximité d’une espèce de baleines protégée. Il entame un nouveau voyage, bien différent de son aventure de jeunesse, où il tente de faire la lumière sur cette chasse illégale. Parviendra-t-il à freiner cette pêche industrielle dévastatrice ?

Ce récit écologiste témoigne de la violence qui frappe les espèces et défend la préservation de la nature. S’il a manqué, pour ma part, parfois de consistance et ne laissera pas nécessairement une trace indélébile dans mes lectures, je ne peux que saluer la dimension militante de ce livre.

Ma note

Note : 2 sur 5.

Citations

« Le langage ne suffit pas pour parler de la mer ».

« Nous avons vu un bateau-usine de plus de cent mètres de long, avec plusieurs ponts, arrêté, mais ses machines tournant à plein régime. Nous nous sommes approché pour reconnaître le pavillon japonais qui pendait à la poupe. A un quart de mille, nous avons reçu un tir d’avertissement et l’ordre de nous éloigner. Et nous avons vu ce que faisait ce bateau. « Ils aspiraient la mer avec des tuyaux d’environ deux mètres de diamètre. Ils sortaient tout, en provoquant un courant qu’on a senti sous notre quille, et après le passage de la suceuse la mer n’était plus qu’une espèce de soupe noirâtre et morte. Ils sortaient tout, sans s’arrêter à penser aux espèces interdites ou sous protection. La respiration presque paralysée par l’horreur, nous avons vu plusieurs bébés dauphins se faire aspirer et disparaître. « Et le plus horrible, ç’a été de constater que par un trop-plein fixé à l’arrière ils rejetaient à l’eau les déchets de la boucherie. « Ils travaillaient vite. Ces bateaux-usines sont l’une des plus grandes saloperies inventées par l’homme. Ils ne vont pas sur les bancs. La pêche, ça n’est pas leur affaire. Ils cherchent la graisse ou l’huile animales pour l’industrie des pays riches et, pour arriver à leurs fins, ils n’hésitent pas à assassiner les océans ».