Fille – Camille Laurens (2020)

Et si nous évoquions la place de la femme ?

Dans ce récit personnel, Camille Laurens évoque la destinée des femmes sur plusieurs générations.

Née à Rouen dans une famille bourgeoise, les stéréotypes de genre ont imprégné son éducation. Dès sa naissance, le poids du mot « fille » jaillit avec fracas. La déception de son père est palpable, lui qui avait toujours voulu un garçon. Même si « Une fille, c’est bien aussi », sa condition féminine va profondément ébranler son enfance.

Elle sait qu’il aurait sans doute été plus facile de naître garçon, mais elle apprend à composer avec l’image qu’elle doit renvoyer d’elle-même. Quand elle devient mère à son tour, elle va devoir poser un nouveau regard sur son identité. Que va-t-elle transmettre à sa propre fille ?

Avec une mise à nu émouvante, Camille Laurens explore les étapes de la vie d’une femme et révèle toutes les injonctions insidieuses et les renoncements qui ont jalonné son parcours.

Ma note

Note : 3 sur 5.

Citations

« Vous avez des enfants ? demande le monsieur.

— Non, dit mon père. J’ai deux filles »

« Garce. Le mot revient et la hante. C’est une injure. Mais n’est-ce pas d’abord le féminin de garçon ? Tout ce qui est féminin déçoit, déchoit, elle le sait désormais. Garçon, c’est un constat. Garce, c’est un jugement. Le mot, en changeant de genre, devient mauvais. Mais il a des pouvoirs. »

« Je vis, je meurs ; je me brûle et me noie ». Louise Labé

Berlin pour elles – Benjamin de Laforcade (2024)

Et si une amitié fusionnelle pouvait briser les murs ?

Entre Hannah et Judith, une amitié naturelle se dessine dès l’enfance. La fulgurance et la fluidité de leur lien sont indéniables. Elles deviennent rapidement inséparables et se confient l’une à l’autre.

Sous l’impulsion de leurs filles, leurs mères se rapprochent, mais une hostilité plane entre les deux familles. Cadre rigide et intraitable de la Stasi, le père de Judith jette sur la mère d’Hannah, femme célibataire et indépendante, un regard de méfiance. Elle devient rapidement infréquentable. Au fil du temps, l’ampleur des enjeux politiques se mêle à cette amitié instinctive, la colère gronde et l’oppression se resserre. La puissance du lien qui unit les deux jeunes filles réconciliera-t-elle ces deux mondes ?

Je me suis laissée emporter par ce roman et par cette relation touchante. J’aurais cependant aimé que la dimension psychologique des personnages soit davantage étoffée. Si j’ai passé un agréable moment de lecture et apprécié l’imbrication entre l’humain et le politique, ce texte a manqué, pour ma part, d’incarnation.

Ma note

Note : 2 sur 5.

Citations

« Dans ces endroits de Berlin où l’on travaille plus qu’on ne vit, il ne fait jamais véritablement beau »

« Elle l’attend toujours en bas, devant la porte, heureuse à l’idée de passer du temps chez elle. D’être bientôt avec elle. La vie d’Hannah s’articule en deux temps : les moments qu’elle passe avec Judith et les moments où Judith n’est pas là ».

« Demain avance vers l’horizon. Demain est une promesse »

Trois Mexique – J.M.G. Le Clézio (2026)

Et si nous comprenions le Mexique par l’écriture ?

Avec ces trois portraits, J.M.G. Le Clézio, avec une vision érudite et inspirante, rend hommage au Mexique en faisant renaître des écrivains oubliés.

La poétesse Juana Inés de la Cruz est au cœur de ces biographies. Profondément originale, elle a vécu en opposition avec son époque en cultivant son engagement féministe. Isolée du monde, elle a trouvé refuge dans un couvent, et a nourri sa passion pour les mots et la poésie.

Puis, J.M.G. Le Clézio évoque Juan Rulfo, écrivain mexicain mythique, inventeur du réalisme magique. Il nous entraîne à la découverte de son unique roman Pedro Páramo qui témoigne de toute sa violence intérieure.

Enfin, il retrace le parcours de l’historien, Luis González y González. Cet auteur fait revivre son village natal et exprime son attachement profond pour sa terre. Comment l’écriture peut-elle nous permettre de comprendre le Mexique ?

Dans ces trois biographies qui s’entremêlent, J.M.G. Le Clézio témoigne de son amour pour le Mexique et nous donne envie de découvrir ces écrivains méconnus. Le portrait inspirant de Juana Inés de la Cruz m’a particulièrement intéressée. J’ai été charmée par son audace et sa passion pour les mots.

Ma note

Note : 2.5 sur 5.

Citations

« Juana est profondément originale. En elle, tout est contraire à son temps. Sa jeunesse, son instinct, son émotion, sa fantaisie, son courage. Elle refuse d’emblée la condition que la société coloniale fait aux filles ».

« Depuis que je te connais, j’entends un écho qui répète ton nom dans chaque branche d’arbre, même dans les branches les plus hautes, les plus lointaines. Et je l’entends aussi dans les branches les plus proches de nous. On l’entend comme si nous sortions d’un rêve de l’aube. On le respire dans les feuilles, il bouge comme bougent les gouttes d’eau ».

Vers la violence – Blandine Rinkel & Marguerite Boulanger (2026)

Et si nous étions percutés en plein cœur ?

Avec une narration puissante, cette bande dessinée met un terme à l’illusion de l’enfance.

Ce roman graphique dévoile une relation construite dans l’amour et la peur entre un père et sa fille. Un charisme de façade, le rire et un monde fantasmé ont longtemps préservé l’image de Gérard, ce père trouble. Malgré ce masque de panache, Gérard se révèle violent, colérique et profondément destructeur. La fascination que Lou porte à son père se fissure au fil du temps et, à mesure qu’elle grandit, elle pose sur lui un regard nouveau. Lou perçoit que cet amour inconditionnel se brise face à la réalité. Parviendra-t-elle à s’émanciper de ce père tout-puissant ?

Porté par des images aux traits tranchants, ce texte nous propulse, presque en apnée, dans cette relation marquée par la violence. D’une force magistrale, cette bande dessinée nous déchire le coeur et offre une leçon de courage et de liberté.

Ma note

Note : 4 sur 5.

Le Visage de la nuit – Cécile Coulon (2026)

Et si nous évoquions un conte aux multiples visages ?

Dans le village reculé du Fond du Puits, un jeune homme fiévreux, ravagé par la maladie, est proche de la mort. Son père appelle un sorcier à son chevet. L’enfant guérit mais son visage reste marqué d’une laideur méconnaissable. Ravagé par la douleur et la honte, son père déverse son courroux et sa folie sur le village avant de prendre la fuite et d’abandonner son fils.

Recueilli par le prêtre dans l’église du village, le garçon va y grandir reclus mais protégé par la tendresse de cet homme d’église et de l’ancienne institutrice, devenue aveugle après un tragique incendie. Il s’habitue à cette vie cloisonnée et s’abandonne à des instants de liberté lorsque l’obscurité lui permet de s’échapper. Il s’adonne à des promenades nocturnes, mais reste à l’abri des regards. Lorsqu’un garçon au visage d’une beauté incandescente s’installe dans le village, tout bascule. Maudits par leur différence, ces deux garçons parviendront-ils à trouver la paix ?

Ce texte sensoriel nous emporte dans un univers onirique unique. Un roman, à la trame travaillée, qui ensorcèle autant qu’il fascine. Je vous recommande cette lecture magnétique qui m’a profondément marquée.

Ma note

Note : 4.5 sur 5.

Citations

« L’amour accroche au cœur des lanternes si vives qu’elles éblouissent et recouvrent les ténèbres d’une couverture scintillante et agréable à l’œil ».

« Son regard cherchait le début d’une sente, la promesse d’une clairière, un endroit où s’arrêter quelques instants, mais ce morceau de forêt s’apparentait à un secret, tout en elle chassait les imprudents et gardait la beauté ».

Je suis Romane Monnier – Delphine de Vigan (2026)

Et si nous interrogions nos traces numériques ?

Dans ce roman d’une intelligence remarquable, Delphine de Vigan attise notre curiosité à la découverte de la mystérieuse Romane Monnier.

Suite à une soirée arrosée, Thomas s’aperçoit qu’il a entre les mains le portable d’une inconnue. Décidé à lui restituer, il demeure interloqué lorsqu’elle lui livre ses codes et l’invite à conserver son portable. Laissant libre cours à sa curiosité, il se décide à explorer la vie de cette femme et à disséquer son téléphone. Il tente de percevoir les mystères de cette trentenaire et reconstruit avec une frénésie inquiétante les fragments de sa vie à travers les bribes numériques. Il découvre alors Romane Monnier, une femme qui se débat avec les méandres de son être.

En plongeant dans la vie de Romane, Thomas cherche à comprendre l’impensable et interroge ses propres fêlures. Où le mènera cette quête de vérité ?

Un roman brillant qui nous ouvre des voies de réflexion vertigineuses sur la perte et notre rapport au numérique. J’ai été happée par ce texte qui nous entraîne dans ce jeu de miroirs, à travers les vies de Romane et de Thomas. Delphine de Vigan excelle pour faire jaillir les failles de ces personnages et nous touche en plein cœur !

Ma note

Note : 4 sur 5.

Citations

« Il songe un instant à cette aliénation insensée qui s’est insinuée dans sa vie comme dans celle de la plupart des gens qu’il connaît, il suffit de regarder autour de soi : ces dizaines de visages penchés sur leurs écrans, dans le métro, dans la rue, qui ne se regardent plus, ne regardent plus le ciel, ne regardent plus leurs enfants, mais continuent d’avancer ainsi, tête baissée, aveugles au monde auquel ils se croient reliés ».

« On a l’impression qu’on peut être en connexion totale avec le monde et informés de tout. Mais en réalité, on est devenus des spectateurs, cloués à nos lits, à nos canapés. Et sous prétexte d’être en contact les uns avec les autres, on n’a jamais été aussi seuls ».

« Et puis le téléphone de Romane Monnier l’emmène ailleurs vers d’autres souvenirs. Il a parfois l’impression de visiter les pièces fermées de sa propre mémoire. Et de pouvoir, enfin, ouvrir la fenêtre ».

Certaines fièvres échappent au mercure – Mathilde Forget (2026)

Et si nous lisions un récit d’une force déroutante ?

Dans ce roman déconstruit, nous explorons la puissance d’un amour qui répare des blessures enfouies.

Edith a toujours préféré les filles, mais n’a jamais cessé de cacher cette attirance. Dans un train pour Cergy, un regard et un frôlement sensuel font naître une évidence amoureuse. De cet instant fondateur va surgir une relation passionnelle avec cette femme aux cheveux bouclés, qui lui offre un nouveau souffle de vie. Edith imagine aussi des souvenirs partagées avec cette femme, des moments privilégiés dans la lumière de l’enfance. Au fil de ses pensées mouvantes, Edith redessine d’autres vérités et répare ses blessures. Edith parviendra-t-elle à résorber ses fêlures ?

Un récit porté par une plume poétique, d’où jaillit une langue d’une beauté profonde. J’ai aimé naviguer entre ces pages, être assaillie par des émotions surprenantes et déroutée par l’aspect fragmentaire de ce texte. J’aurais aimé percevoir davantage toutes les aspérités de ces deux femmes, mais je reste charmée par la beauté de ce livre.

Ma note

Note : 3.5 sur 5.

Citations

« De quoi sont faits, avant leur mise en récit, les événements qui deviennent fondateurs dans la mémoire des amoureux ? »

« Le jour de la mort ne s’écrit pas. Je ne l’écris pas. C’est une déchirure affamée de tous les chagrins ».

Les chaînes de Markov – Noham Selcer (2024)

Et si nous disséquions le sentiment amoureux sous le prisme d’une formule mathématique ?

Professeur de mathématiques, Ezra a choisi d’analyser son avenir amoureux à travers la théorie des chaînes de Markov.

Fin observateur, il étudie son environnement et tente de percevoir l’avenir en évaluant le présent. Lorsqu’il rencontre Ève, une professeure de français, ils s’unissent par une passion charnelle et intellectuelle indéniable, malgré leurs éducations opposées. Ezra est issu d’une famille juive intellectuelle tandis que la famille d’Ève s’attache à ses traditions et à la noblesse de son héritage. Ils décident de mettre de côté leurs différences culturelles et familiales et de s’engager dans cette relation. Pourtant Ezra ne peut s’empêcher de jeter un regard acerbe sur les dysfonctionnements familiaux, tout en se rapprochant de certains membres de cette famille, notamment de l’oncle d’Ève. Ce mari et père de famille s’enlise dans ses échecs et dans son sentiment de honte, sous le regard réprobateur de son entourage.

Au fil du temps, Ezra perçoit rapidement les failles de leur couple et entrevoit le précipice où ils semblent s’engouffrer inéluctablement. Parviendront-ils à transcender leur relation malgré l’évidence mathématique ?

J’ai aimé la finesse d’observation et le regard sarcastique de Noham Selcer. Si ce premier roman prometteur témoigne d’un style mordant et vif, il a manqué, pour ma part, de consistance et ne marquera pas durablement mes lectures.

Ma note

Note : 2 sur 5.

Citations

« Il arrive aussi que l’on aime ceux qui ne nous aiment pas, qui ne le méritent jamais, qui nous maltraitent et qui font les choses mal, d’une véritable tendresse inconditionnelle, qui n’est assujettie à aucun critère objectif mesurable mais simplement à une sorte d’éblouissement définitif pour un seul être dont nous acceptons d’être l’esclave éternel. Dans ce cas, si cet être existe, si cet être reste vivant et près de nous, alors l’univers entier semble en ordre et cela nous suffit ».

« Les chaînes de Markov sont utilisées pour modéliser la dégradation des systèmes sur un temps long. Je lui réponds que ça va, mais je pressens la suite. Je sais que les maillons de la chaîne se mettent déjà en place pour mener les choses à leur destruction. C’est le point de vue markovien : toute observation minutieuse d’un instant présent dans sa complexité révèle à l’observateur attentif les désastres à venir. Les météorologues du monde entier utilisent les chaînes de Markov pour prévoir les orages ».

La Collision – Paul Gasnier (2025)

Et si nous évoquions un drame personnel ?

En retraçant la tragédie qui a ébranlé toute sa famille, Paul Gasnier évoque la collision entre deux mondes que les instrumentalisations politiques haineuses ne cessent d’opposer.

En se rendant à son travail à vélo, la mère de Paul Gasnier est violemment percutée par un jeune homme à moto, sous l’emprise de stupéfiants, pratiquant le rodéo urbain en plein cœur de Lyon. La violence de cet accident entraîne le décès de sa mère et met en cause un jeune homme déjà condamné. Ce drame provoque aussi une collision sociologique entre deux trajectoires : celle d’une femme évoluant dans un environnement favorisé, architecte devenue professeure de yoga, et celle d’un jeune homme, issu d’un milieu modeste, qui ne cesse de s’enfoncer dans un engrenage de délinquance.

Cette tragédie fait basculer la vie de Paul à l’âge de 21 ans. Dix ans plus tard, il décide de décortiquer le dossier de l’affaire et retrace le parcours de Saïd, le jeune motard. Il rencontre avocats, juges et policiers, allant même jusqu’à échanger avec la sœur du prévenu. En reconstitutant la trajectoire de Saïd, Paul Gasnier parviendra-t-il à comprendre l’impensable ?

À travers ce processus de reconstruction, Paul Gasnier fonde une réflexion plus vaste sur les déterminismes sociaux et notre rapport à la justice. Avec élégance et honnêteté, sans glisser dans le pathos, il parvient à combattre les stéréotypes et à interroger les fractures de notre société.

Ma note

Note : 4 sur 5.

Citations

« On ne mesure pas assez le rôle de l’ennui dans la transgression et la mise en danger de soi »

« Davantage qu’une sentinelle, c’est peut-être cette image qu’il faut conserver de Philippe Moreau, celle d’un homme qui depuis son bureau prend la loi comme un patron, dont il ajuste en permanence les finitions et les coutures pour ne pas étouffer l’homme qu’il s’apprête à condamner ».

« Le deuil, cet état quotidien qui altère la vie sans rien en changer ».

L’Usure d’un monde : Une traversée de l’Iran – François-Henri Désérable (2023)

Et si nous partions pour l’Iran ?

À l’image de son modèle Nicolas Bouvier, François-Henri Désérable s’aventure dans une traversée périlleuse et dangereuse en Iran.

Suite à la mort en détention de Mahsa Amini, le pays connaît un grand mouvement de révolte et une importante répression du régime islamique. Malgré les avertissements et les menaces qui planent sur le pays, l’écrivain décide d’entreprendre ce voyage.

A la rencontre de la population iranienne, François-Henri Désérable entrevoit les contrastes de ce pays et les élans de révoltes qui surgissent dans toutes les régions d’Iran. Le mouvement « femme, vie, liberté » prend de l’ampleur et les cris « Mort au dictateur » résonnent dans tout le pays. François-Henri Désérable pourra-t-il achever son séjour ?

Dans ce récit de voyage foisonnant, François-Henri Désérable retranscrit toute l’atmosphère d’un pays en pleine mutation. Entre espoir et oppression, nous vivons à l’unisson les bouleversements du peuple iranien.

Ma note

Note : 4.5 sur 5.

Citations

« Même si l’abri de ta nuit est peu sûr

et ton but encore lointain

sache qu’il n’existe pas

de chemin sans terme

Ne soit pas triste »

« Il semble qu’il existe dans le cerveau une zone tout à fait spécifique qu’on pourrait appeler la mémoire poétique et qui enregistre ce qui nous a charmés, ce qui nous a émus, ce qui donne à notre vie sa beauté », Kundera