Léviathan – Julien Green (1929)

Et si nous parlions de la force des démons intérieurs ?

Paul Guéret vient de s’installer avec sa femme en plein coeur d’une ville de province. Rien ne semble entraver la monotonie des lieux, seul un restaurant tenu par une femme de tête, Mme Londe, offre un peu d’animation dans ce paysage déserté. Mme Londe se consume sous une curiosité insatiable et cherche à connaître tous les travers des petits bourgeois de la ville. Paul Guéret franchit la porte de son restaurant et fait face à son regard inquisiteur.

Grâce aux leçons qu’il dispense au fils d’un couple de bourgeois, Paul Guéret gagne un peu d’argent pour faire survivre son ménage. Depuis son arrivée dans le village, il voue, en secret, une passion dévorante et obsédante pour une jeune blanchisseuse, Angèle. Ce désir impérieux le conduira jusqu’au crime…

Avec son écriture magistrale, Julien Green dissèque ses personnages emportés par leurs démons intérieurs. Un roman noir où Julien Green dresse des portraits psychologiques aussi sordides et sombres que le paysage de campagne où ils évoluent. Je ne peux que vous recommander ce classique de la littérature malheureusement méconnu !

Ma note :

Note : 5 sur 5.

Citations :

« Demain, s’il la revoyait, il aurait peine à la reconnaître, au premier instant, et, peu à peu, elle reprendrait à ses yeux son aspect véritable, et c’était à ces caprices du souvenir, à ce jeu d’un visage se montrant et disparaissant tour à tour que, par une longue habitude de son coeur, il jugeait de la profondeur de son désir ».

« Bien des gens apprenaient le bonheur comme on apprend un métier et se résignaient joyeusement à accepter le médiocre pour éviter le pire »

Le fils de l’homme – Jean-Baptiste Del Amo (2021)

Et si nous parlions du poids de l’hérédité ?

Avec ce roman bestial, Jean-Baptiste Del Amo nous parle d’une histoire de la violence.

Après des années d’absence, un père franchit à nouveau les portes de sa maison. Il est bien décidé à se réapproprier son dû : sa femme et son fils. Pourtant, le retour du père glace le sang de toute la famille.

Quelques semaines après sa réapparition il emmène sa femme et son jeune fils aux Roches, un paysage montagneux inhospitalier et reculé. Ce décor est celui de son enfance. En effet, le père a grandi dans ses montagnes avec son propre père. Il a encore sur lui la marque indélébile de son géniteur. Malgré les conditions de vie précaires, il est bien décidé à vivre aux Roches avec sa famille. Avec effroi, le jeune fils sera confronté à son père et au poids de son hérédité…

Ce roman, où la tension monte à chaque page, nous dresse des portraits sans concession et d’une très grande puissance. Un sentiment d’oppression se noue de manière grandissante jusqu’à l’apothéose finale. Ce livre brutal interroge l’héritage de la violence qui contraint et enserre les êtres… Remarquable !

Ma note :

Note : 4.5 sur 5.

Citations :

« Le fils soulève la couverture et la mère se blottit contre lui. Longtemps, ils écoutent la maison siffler et craquer comme un vieux rafiot malmené par la tempête, le vent porter jusqu’à eux le cri de chouettes effraies qui ululent dans le creux d’un arbre mort, avec leurs faces blanches et mystérieuses. Mais, rassuré par la présence et la chaleur du corps de la mère, rien ne peut plus atteindre l’enfant, et tous finissent par retomber jusqu’au matin dans un sommeil tranquille »

« Il ne garde pas de souvenir précis du départ du père. Il n’a conservé de la vie auprès de lui qu’une suite d’impressions morcelées, peut-être fictives et en partie façonnées par les photographies enfouies dans la commode. Il est en revanche plein, comme pétri d’une présence physique de la mère, de son ubiquité, tant elle apparaît et colore, à chaque instant, chaque recoin de l’inextricable maillage qui déjà compose sa mémoire »

Oscar et la dame rose – Eric-Emmanuel Schmitt (2002)

Et si nous laissions place à l’émotion ?

Avec ce court texte, Eric-Emmanuel Schmitt nous promet une rencontre hors du temps avec Oscar, un jeune garçon atteint d’un cancer.

Oscar sait qu’il va mourir. Pourtant il ne choisit pas de se noyer dans sa tristesse ou celle de ses proches mais reste ancré dans la vie. Avec l’aide de la dame rose, une grand-mère qui visite les malades à l’hôpital, il écrit chaque jour des lettres aussi tendres que sincères à Dieu.

Oscar décide de vivre chaque jour les différentes étapes de son existence avec une soif de vivre inégalable. Dans cette quête, il rencontre l’amour sous les traits de « Peggy bleue », une jeune fille hospitalisée juste à côté de sa chambre…

Eric-Emmanuel Schmitt touche à la philosophie avec ce court récit. Il évoque avec tendresse : la mort, la vie mais aussi notre vision de la foi. Un livre profondément touchant qui sait émouvoir et transmettre une scintillante lumière dans les zones d’ombres de nos existences…

Un joli texte à mettre entre toutes les mains.

Ma note :

Note : 3.5 sur 5.

Citations :

« Les gens craignent de mourir parce qu’ils redoutent l’inconnu. Mais justement, qu’est ce que l’inconnu? Je te propose Oscar, de ne pas avoir peur mais d’avoir confiance »

« Nous oublions que la vie est fragile, friable, éphémère. Nous faisons tous semblant d’être immortel »

Pitié pour les femmes – Henry de Montherlant (1936)

Et si nous retrouvions un écrivain agaçant ?

Avec ce deuxième volet de la série, nous redécouvrons un Pierre Costals toujours aussi odieux.

Egoïste et machiste, Pierre Costals s’est épris d’une jeune et jolie parisienne, Solange. L’inexpérience de la jeune femme le ravit et lui offre la possibilité d’user de son pouvoir. Conquis par son charme et sa jeunesse il n’en demeure pas moins méprisant envers Solange et lui reproche son manque d’intellect. Sous ses airs amoureux, son inconsistance et sa suffisance continuent à guider cette relation vouée à l’échec. S’il dénigre la femme il commence à tisser une relation respectueuse avec son père.

Andrée, pleine d’admiration pour l’écrivain, réapparait également dans ce second volume. Malgré les rejets successifs de Pierre Costals, Andrée continue inlassablement à lui témoigner ses sentiments.

Dans la lignée du premier livre, la plume cruelle et amère d’Henry de Montherlant continue à marquer les esprits. Un livre dérangeant qui ne cesse de dénigrer les femmes. Si le cynisme frôle la mysogynie, je reste interloquée par son oeuvre.

Ma note :

Note : 2.5 sur 5.

Citations :

« La jeunesse se passe à aimer des êtres qu’on ne peut posséder que mal (par timidité), et l’âge mur à posséder des êtres qu’on ne peut aimer que mal (par satiété) ».

« Les femmes ne cessent de réclamer jusqu’à ce qu’on leur ait donné quelque chose. Mais on peut leur donner n’importe quoi. Par exemple, cette pitié. D’ailleurs les hommes vous la donnent, mais sans s’en rendre compte. Ils appellent amour leur pitié. En gros, ce qui relie l’homme à la femme, c’est la pitié beaucoup plus que l’amour. Comment ne plaindrait-on pas une femme, quand on voit ce que c’est ? On ne plaint pas un vieillard : il est au terme de sa courbe, il a eu son heure. On ne plaint pas un enfant : son impuissance est d’un instant, tout l’avenir lui appartient. Mais une femme, qui est parvenue à son maximum, au point suprême de son développement, et qui est ça ! Jamais la femme ne se fût imaginée l’égale de l’homme, si l’homme ne lui avait dit qu’elle l’était, par “gentillesse« .

« Il disait toujours à ses femmes, dès leur premier rendez-vous : “La première qualité d’une amoureuse, c’est d’être ponctuelle. Tout le reste est bien secondaire.” Il l’avait dit à Solange. Il rendait compte, sur un carnet, des minutes de retard de ses amies, et, quand cela totalisait cinq heures,  il rompait, – du moins il rompait en principe. Non sans les avoir averties trois fois auparavant, au bout de deux, de trois et de quatre heures, en vertu d’un vieil adage des Arabes : “Avant de le tuer, avertissez trois fois le serpent.” Solange ne totalisait à ce jour, en six semaines, qu’une heure et sept minutes. Moyenne très honorable »

Rebecca – Daphné du Maurier (1938)

Et si nous partions à la rencontre du fantôme de Rebecca ?

Dans le Sud de la France, une jeune femme timide, discrète et presque insignifiante fait la connaissance de Maxim De Winter, un aristocrate influant. Sa prestance la charme immédiatement. Maxim est propriétaire du somptueux domaine de Manderley. Il vit seul depuis le décès de sa femme Rebecca. A la plus grande surprise de la jeune femme, Maxim la courtise jusqu’à lui demander sa main.

Lors de son installation à Manderley, la nouvelle Madame de Winter s’aperçoit, tétanisée, que le fantôme de la défunte Rebecca plane toujours sur le domaine.

Tout dans la demeure est à l’image de Rebecca : les rhododendrons dans le jardin, le parfum des fleurs, les objets et les meubles minutieusement choisis par la défunte ou la sélection des menus. Le souvenir de Rebecca hante la maison et les domestiques. L’inquiétante Mrs Danvers, la femme de chambre, ressuscite chaque jour sa mémoire.

Comment la nouvelle Madame de Winter parviendra-t-elle à trouver sa place ?

Véritable coup de coeur pour ce roman fascinant qui ensorcelle le lecteur. La plume de Daphné du Maurier conjugue avec un immense talent la finesse des descriptions, la complexité des personnages et une trame narrative envoûtante jusqu’à la dernière ligne.

Ma note :

Note : 5 sur 5.

Coup de ❤

Citations :

« Si seulement on pouvait inventer quelque chose, dis-je vivement, qui conserve un souvenir dans un flacon, comme un parfum, et qui ne s’évapore, ne s’affadisse jamais. Quand on en aurait envie, on pourrait déboucher le flacon et on revivrait l’instant passée« 

« L’avenir s’étendait devant nous, inconnu, invisible, autre peut-être que ce que nous désirions, que ce que nous prévoyions. Mais cet instant était assuré, on ne pouvait pas y toucher »

Les sentiments du prince Charles – Liv Strömquist (2010)

Et si nous parlions d’un roman graphique féministe ?

Ce roman graphique suédois interroge avec humour les relations amoureuses et remet en cause notre conception du couple et de la vie commune. Liv Strömquist tente d’interpeller son lecteur avec des références multiples à la pop culture et un humour corrosif.

Les relations amoureuses sont disséquées sous le prisme de personnages célèbres de Pablo Picasso à Albert Einstein en passant par Karl Marx ou encore le prince Charles. Liv Strömquist use également de séries télévisées de Sex and the City à Mon oncle Charlie ou d’œuvres artistiques pour appuyer son propos.

Le graphisme caricatural appuyé par un trait noir se veut aussi mordant que le texte. Une bande dessinée espiègle et ingénieuse profondément engagée qui déconstruit notre conception de l’amour héritage des générations successives. Si le ton demeure pessimiste et que je ne me suis pas retrouvée dans l’intégralité de ce roman graphique, je ne peux que saluer l’intelligence et la pertinence de cet ouvrage. Une découverte avec Liv Strömquist que je prolongerai !

Ma note :

Note : 3 sur 5.

Le ghetto intérieur – Santiago H. Amigorena (2019)

Et si nous parlions d’un roman douloureux ?

Depuis 1928, Vicente Rosenberg a quitté la Pologne pour l’Argentine. Loin de sa famille, il a décidé de s’affranchir de sa mère et de construire sa propre vie. Il a rencontré Rosita avec qui il a eu trois enfants. Marchand de meubles à Buenos Aires, son quotidien est bien éloigné de son ancienne vie.

Vicente commence à recevoir des lettres alarmantes de sa mère restée à Varsovie en plein coeur d’une Europe plongée dans la seconde Guerre Mondiale. A mesure qu’il reçoit ces courriers inquiétants et perçoit les conditions de vie de sa mère, l’angoisse monte.

Une culpabilité immense commence à prendre possession de lui et Vicente s’emmure dans le silence. Ce mutisme devient son unique refuge pour vaincre son impuissance grandissante.

Entre réflexion sur la force de la culpabilité, le poids de l’identité et de l’exil, cette lecture m’a beaucoup marquée. Porté par une plume vive et sobre, je recommande ce roman douloureux et poignant.

Ma note :

Note : 4 sur 5.

Citations :

« J’aime penser, comme je vieillis, que quelque chose de mon passé vit en moi – de même que quelque chose de moi, j’espère, vivra dans mes enfants ».

« L’une des choses les plus terribles de l’antisémitisme est de ne pas permettre a certains hommes et a certaines femmes de cesser de se penser comme juifs, c’est de les confiner dans cette identité au delà de leur volonté – c’est de décider , définitivement, qui ils sont »

Thérèse Desqueyroux – François Mauriac (1927)

Et si nous évoquions le portrait d’une criminelle ?

Avec talent, François Mauriac dresse le portrait d’une femme, Thérèse Desqueyroux.

Thérèse a tenté d’empoisonner son mari. Suite à cette tentative de meurtre, une instruction est ouverte. Grâce à l’appui de son père et de son mari, une ordonnance de non-lieu est prononcée et Thérèse retrouve sa liberté.

Si Bertrand Desqueyroux a témoigné en sa faveur, il ne doute pas de la culpabilité de sa femme. Pour éviter le scandale et conserver la stature de la famille dans le village, il doit soutenir publiquement sa femme et revivre avec elle. Thérèse a retrouvé sa liberté aux yeux de la justice. Cependant, son mari décide de l’enfermer dans une des chambres de la maison.

Au-delà des mobiles du meurtre, François Mauriac dresse le portrait psychologique de cette femme complexe aux visages multiples, enfermée dans les conventions sociales. Finalement, c’est l’inadaptation au monde qu’interroge François Mauriac avec ce portrait d’un femme détachée, solitaire et mutique faisant face à ses passions intérieures.

Un très beau classique que je ne peux que vous recommander.

Ma note :

Note : 4.5 sur 5.

Citations :

« Un être était dans sa vie grâce auquel tout le reste du monde lui paraissait insignifiant ; quelqu’un que personne de son cercle ne connaissait ; une créature très humble, très obscure ; mais toute l’existence de Thérèse tournait autour de ce soleil visible pour son seul regard, et dont sa chair seule connaissait la chaleur ».

« Elle se lève, pieds nus ; ouvre la fenêtre ; les ténèbres ne sont pas froides ; mais comment imaginer qu’il puisse un jour ne plus pleuvoir ? Il pleuvra jusqu’à la fin du monde ».

Une bibliothèque féministe – Agathe Le Taillandier (2021)

Et si nous complétions notre bibliothèque ?

Avec audace, Agathe Le Taillandier a composé une bibliothèque féministe en interrogant 18 femmes. Romancières, actrices, artistes, intellectuelles, féministes elles ont toutes en commun leur passion pour la littérature. Au fil des pages, elles dévoilent les livres qui ont incontestablement marqué leurs parcours de lectrices.

Avec elles, nous partons à la rencontre de ces livres méconnus ou incontournables qui ont jalonné leurs vies et bouleversé leurs destins. Ces oeuvres les ont interpellées, interloquées, révoltées, passionnées… Elles mettent à nu les mots qui ont fait écho à leurs vies de femmes.

Ce livre se parcourt avec délice et nous fait redécouvrir des auteurs emblématiques ou inconnus de Virginie Despentes, à Annie Ernaux, en passant par Virginia Woolf, Simone de Beauvoir, Djaïli Amadou Amal, Alison Bechdel, Françoise d’Eaubonne…

Pionners du féministes ou visages nouveaux dans le paysage littéraire, toutes se côtoient avec harmonie dans cette bibliothèque. Je ne peux que vous recommander cette rencontre avec ces femmes diverses et complémentaires. Un livre qui risque dangereusement de surcharger les étagères de votre bibliothèque…

Ma note :

Note : 3 sur 5.

Citations :

« J’ai dû disparaître avec la plus grande vélocité, et bien que je me rapetisse le plus possible, dans mon coin, je suis encore de trop ».

« Les livres que j’ai lus se sont inscrits dans ma chair, sur ma peau, dans ma mémoire comme une sorte de tatouage, palimpseste illisible tant il possède de couches successives »

Le pays des autres – Leïla Slimani (2020)

Et si nous parlions d’une fresque familiale flamboyante ?

Mathilde a fait le choix de tout quitter par amour. Alsacienne, elle part en 1944 au Maroc pour s’installer avec Amine. D’origine marocaine, Amine a combattu aux côtés de l’armée française pendant la guerre et rentre dans son pays pour cultiver ses terres.

A son arrivée au Maroc, le racisme ambiant, la pauvreté et la place de la femme dans la société rendent l’intégration de Mathilde difficile. Le souffle d’indépendance qui plane dans le pays complique encore davantage leur union. Bien loin de ses espérances, Mathilde tente de s’acclimater à sa nouvelle vie dans une ferme isolée.

Amine ne cesse d’osciller entre sa tendresse pour Mathilde et le poids de son éducation rigide aux traditions parfois archaïques. Il a toujours imaginé la femme comme un être mutique presque invisible. Le tempérament fantasque et sensible de Mathilde le pèse et l’exotisme de leur début de relation laisse place à leurs différences.

Mathilde arrivera-t-elle à trouver sa place dans ce pays en pleine mutation ?

Ce récit poignant dresse le portrait de cette famille multiculturelle. La psychologie et les contrastes des personnages sont étayés avec finesse par Leïla Slimani.

Une fresque familiale belle, puissante et criante de vérité. Leïla Slimani signe, à nouveau, une grande réussite ! Le premier tome d’une trilogie dont j’ai hâte de découvrir le suite…

Ma note :

Note : 4 sur 5.

Citations :

« Cette vie sublime, elle aurait voulu l’observer de loin, être invisible. Sa haute taille, sa blancheur, son statut d’étrangère la maintenaient à l’écart du coeur des choses, de ce silence qui fait qu’on se sait chez soi »

« Elle marcha vers la table comme vers l’échafaud et elle écarquilla les yeux devant Amine pour faire refluer les larmes et pour lui faire croire qu’elle était heureuse »