Fugitive parce que reine – Violaine Huisman (2018)

A l’occasion de la fête des mères et si nous dressions le portrait d’une mère devenue reine dans le cœur de ses deux filles ?

Maman, Maman,
Toi qui m’aimes tant,
Pourquoi partir sans me prévenir ?
Car maintenant je vais souffrir
Souffrir de ne pas te voir revenir
Que t’a-t-on fait pour te faire partir,
Partir sans même écrire
J’espère que tel était ton désir,
Mais comment savoir si tu prends du plaisir
Es-tu en train de pleurer ou de rire ?
Peut-être es-tu en train de vieillir ?
Que tu ne peux même plus dormir !
Mais il faut que tu saches que je t’aime,
Aussi profondément que je le dis dans ce poème !

Catherine, cette mère magistralement imparfaite, excessive, excentrique, extravagante, a tissé une relation exclusive avec ses deux filles.

Dans la première partie du roman, Violaine, la cadette et narratrice, nous raconte sa mère, à la fois rayonnante et défaillante. Maniaco-dépressive, rongée par l’alcool et les excès, elle ne semble pas créer un environnement sécurisant afin que ses filles puissent toutes les deux s’épanouir. Et pourtant, un amour inconditionnel les lie toutes les trois que rien ne semble pouvoir altérer.

La seconde partie m’a particulièrement touchée. La narratrice cherche à comprendre l’histoire de vie de Catherine. Au fil des pages, nous apprenons de mieux en mieux à la découvrir en parcourant avec elle son enfance et ses failles. Cette description humanise cette mère qui apparaît, tout d’abord, nocive pour ses enfants. Son terrible parcours de vie permet de bien mieux comprendre ses rapports avec ses filles.

Ce premier roman, nous livre des portraits touchants dépeints avec une plume à vif.

J’ai aimé cet bel ode à l’amour maternel mais surtout l’omniprésence du poids des générations successives dans les rapports filiaux.

Ma note :

Note : 3.5 sur 5.

Citations :

« Le foyer de maman était un âtre, elle y faisait feu de tout bois pourvu qu’y règnent l’ardeur des sentiments, la chaleur brûlante de sa foi en l’âme humaine ».

« Fugitive comme un astre derrière un nuage, elle reparaît moins vive, éteinte mais pas tout à fait perdue. Ce n’est pas son heure. Il faut encore lutter »

« On n’a pas le droit de baisser les bras, ces bras qui entourent pour donner de l’amour à nos enfants quand ils appellent au secours »

La vraie vie – Adeline Dieudonné (2018)

L’engouement médiatique autour de ce premier roman m’avait fait différer sa lecture. Je préférais m’y plonger la tête reposée afin de pouvoir l’appréhender en toute objectivité.

J’ai ainsi pu partager, quelques mois plus tard, la claque qui a été celle de très nombreux lecteurs et qui a valu à Adeline Dieudonné autant de louanges.

La vraie vie, c’est la vie à laquelle une jeune fille de 10 ans ne devrait jamais être confrontée. La narratrice grandit dans un pavillon avec ses parents et son petit frère, Gilles, un jeune garçon lumineux âgé de 6 ans.

Dans ce pavillon au coeur d’un lotissement, on pourrait penser que la jeune fille est entourée d’une famille paisible et aimante.

Pourtant, sa maison est celle des cadavres d’animaux que son père, chasseur, idolâtre. Son enfance est rythmée par les cris de son père, la violence pure, la peur et la passivité de sa mère.

Malgré ce manque d’amour, l’héroïne parvient à créer des rêves et des jeux et à tenter, tant bien que mal, de vivre son enfance.

Un violent accident va venir bouleverser ce quotidien précaire déjà rempli de noirceur. Son frère en ressortira profondément détruit.

Tenace, elle va essayer d’effacer cette vie qui lui apparaît comme une erreur à corriger. Obstinée, elle fera tout pour modifier le passé et faire à nouveau rire son frère.

Il y a très longtemps que je n’avais pas été autant captivée par un roman. J’ai littéralement dévoré ce livre en quelques heures. Le contraste entre la noirceur, la violence et la tendresse de l’adolescente est saisissant. La scène dans la forêt, presque cinématographique, est envoûtante.

J’ai été bousculée par la force qui se dégage de la plume d’Adeline Dieudonné. Son héroïne m’a conquise par son courage et son pouvoir de résistance hors du commun.

Aussi lumineux que sombre, ce roman témoigne du quotidien de certaines familles une fois la porte close mais redonne aussi espoir en la force de résilience de l’être humain.

Ma note :

Note : 5 sur 5.

Coup de ❤

Citations :

« C’était le mois de juillet et pourtant les nuits me semblaient plus noires et plus froides qu’en hiver »

« J’aimais la nature et sa parfaite indifférence. Sa façon d’appliquer son plan précis de survie et de reproduction, quoi qu’il puisse se passer chez moi. Mon père démolissait ma mère et les oiseaux s’en foutaient. Je trouvais ça réconfortant. Ils continuaient de gazouiller, les arbres grinçaient, le vent chantait dans les feuilles de châtaignier »

« On dit que le silence qui suit Mozart, c’est encore du Mozart. On ne dit rien sur le silence qui suit un coup de feu. Et la mort d’un homme. »

Sur les chemins noirs – Sylvain Tesson (2016)

« Il est possible que le progrès soit le développement d’une erreur  » Jean Cocteau

Magistral récit de voyage, Sylvain Tesson nous transporte dans les zones sombres, dans les interstices de la nature protégée et grandiose.

Grièvement blessé suite à une chute, à sa sortie de l’hôpital, il se fait le serment d’amorcer un parcours de guérison physique et mentale à travers les chemins oubliés de France.

Du 24 août au 8 novembre 2015, il entreprend un périple à pied du Mercantour au côte du Cotentin. Ce voyage thérapeutique durera deux mois et demi.

A partir d’un rapport sur les départements hyper-ruraux, Sylvain Tesson va découvrir les chemins non balisés, perdus et délaissés. Ainsi, il va parcourir à pied ces chemins noirs, cachés, entourés de haies, de sous-bois. Sentiers rocailleux ou broussailleux, toujours hors du temps, où la nature a encore toute sa place.

Ce carnet de voyage est avant tout dédié à la Nature dans une France urbanisée à outrance. Parcours de résilience, Sylvain Tesson donne du sens à notre vision du monde.

Ce retour en arrière presque vitale nous donne de nouvelles clés de lecture de notre environnement. J’ai été touchée et bouleversée par la force du message de Sylvain Tesson qui nous alerte sur le monde moderne et nous ouvre les yeux avec émotion dans une ode à la nature.

J’ai aimé la description des paysages et de la société à travers son regard si juste. C est avec grand plaisir que j’ai partagé à ses côtés ce voyage initiatique.

Sylvain Tesson nous ouvre les chemins d’une autre voie, voulez-vous l’emprunter ?

Ma note :

Note : 5 sur 5.

Citations :

« C’étaient mes chemins noirs. Ils ouvraient sur l’échappée, ils étaient oubliés, le silence y régnait, on n’y croisait personne et parfois la broussaille se refermait aussitôt après le passage. Certains hommes espéraient entrer dans l’Histoire. Nous étions quelques-uns à préférer disparaître dans la géographie ».

« Les nouvelles technologiques envahissaient les champs de mon existence, bien que je m’en défendisse. Il ne fallait pas se leurrer, elles n’étaient pas de simples innovations destinées à simplifier la vie. Elles en étaient le substitut ».

« L’aube ouvrait le ciel, tirant une ligne de clarté entre la terre et les nuages. Ici, tout lever de soleil recourait aux efforts de l’écailler écartant les lèvres du coquillage avec son couteau. Avançant vers Granville je regardai mille fois la flèche, ce cadeau pour une fois bénéfique des hommes à l’horizon. Jamais ne me lassa la vision de cette banderille fichée dans l’inconstant. Les dunes s’effondraient, les oiseaux s’énervaient, les houx craquaient leurs flammes éteintes. Des maisons se distribuaient sur les pentes, pleines de secrets de famille. Le chemin sinuait dans les genêts, s’avançait bravement au bord des falaises, regagnait le revers des dunes, en crevait la crête, s’effaçait sur les plages ».

Looping – Alexia Stresi (2017)

Et si nous parlions d’un portrait de femme ?

Dans ce récit, Alexia Stresi, dresse le portrait de sa « grand-mère » Noelie et de son destin inimaginable. Noelie voit le jour dans une petite ferme située au fin fond de l’Italie. Issue d’une famille modeste, elle est élevée par sa mère et semble prédestinée à une vie de paysanne.

Et pourtant ! Son destin sera bien différent. Elle sera comme guidée vers les palais, princesse du désert lybien, ambassadrice à l’étranger, diplomate, pilote d’avion… Absolument tout semble réussir à Noelie qui traverse la vie avec une facilité déconcertante…

Ces rencontres extraordinaires seront également insufflées par Bruno, son mari. Il ne saura rien lui refuser et ira même jusqu’à prendre tous les risques pour assouvir le moindre de ses désirs : allant jusqu’à lui laisser piloter son avion au mépris des règles militaires élémentaires.

Noelie, cette femme forte et fragile, au sourire désarmant et qui parvient à atteindre tous ses rêves.

Alexia Stresi nous offre un roman féministe, un joli moment de lecture qui ne restera pas forcement ancré dans ma mémoire.

J’ai aimé voyager en Lybie avec Noelie et j’ai apprécié sa force et sa ténacité. Cependant, le portrait de Noelie lisse et parfait ne nous permet pas de déceler les zones d’ombres et les fissures qui se cachent derrière ce personnage romanesque.

J’aurais aimé accéder à la psychologie des personnages et deviner de l’humanité derrière cette vision idyllique d’une destinée.

Ma note :

Note : 1 sur 5.

Citations :

« Peu importe l’éloignement géographique, un départ est cruel s’il fabrique un passé »

« Bruno se souviendrait toute sa vie de ce vol, sa femme, et quelle femme, endormie derrière lui, le désert tranquille sous l’avion, les loupiotes au loin qui le dirigeaient. S’il n’avait eu peur de la réveiller ou qu’elle ne se fasse mal, de bonheur il aurait volontiers fait un looping. Même deux »

Sérotonine – Michel Houellebecq (2019)

Le très controversé Michel Houellebecq nous dévoile enfin son dernier roman Sérotonine.

Le narrateur, Florent-Claude Labrouse, est viscéralement dépressif. Cet ingénieur agronome de quarante-six ans semble plongé dans une apathie morbide et survit grâce au Captorix un anti-dépresseur puissant qui le prive de toute libido. Fuyant sa dernière compagne Yuzu, personnage grotesque à la sexualité débridée, il se refuge dans une chambre d’hôtel.

Entre un climat parisien morose et la profondeur des paysages Normands, Florent-Claude retrace son passé amoureux. Seules les femmes qu’il a connu et aimé semblent le relier à la vie. Ainsi Kate, Claire mais surtout Camille lui ont permis de trouver un semblant de sens à sa vie.

Sur sa route, il renouera avec son seul ami, Ayméric d’Harcourt, devenu un agriculteur plongeant peu à peu dans la violence du désespoir. Le personnage d’Ayméric, ami rencontré durant ses années étudiantes, est particulièrement fort et donne un vrai relief à l’ouvrage.

Au delà de ce portrait, Michel Houellebecq nous décrit la révolte qui gronde dans une société aux mutations individualistes grandissantes. Il dépeint avec une profonde justesse le déclin du monde agricole face aux mutations sociétales, le climat de violence qui surnage mais surtout la solitude extrême.

Florent-Claude au-delà de ses amours déchus doit faire face à la fin de ses idéaux.

Le lecteur, impuissant, assiste à l’agonie lente mais implacable d’un homme qui a perdu un à un ses espoirs. L’amour semble le seul sentiment encore viable dans une société moribonde.

Ce dernier roman serait-il désespérément romantique ?

Michel Houellebecq ne nous avait pas habitué à des tirades sur la puissance d’un grand amour. Et pourtant, entre les lignes, il s’agit avant tout d’un terrible roman d’amour. Cet amour pur, noir et obsessionnel qui a bouleversé la vie du narrateur en nourrissant ses espoirs mais surtout ses regrets.

Michel Houellebecq crée un malaise mais il sait aussi décrire avec une profonde justesse les maux de notre société. Il parvient à la fois à nous provoquer et à nous émouvoir avec une plume toujours aussi efficace.

J’aime décidément être dérangée par Michel Houellebecq qui signe avec Sérotonine un de ses plus beaux romans.

Ma note :

Note : 4 sur 5.

Citations :

« Je ne crois pas faire erreur en comparant le sommeil à l’amour ; je ne crois pas me tromper en comparant l’amour à une sorte de rêve à deux, avec il est vrai des petits moments de rêve individuel, des petits jeux de conjonctions et de croisements, mais qui permet en tout cas de transformer notre existence terrestre en un moment supportable – qui en est même, à vrai dire, le seul moyen ».

« Les gens fabriquent eux-mêmes le mécanisme de leur malheur, ils remontent la clef à bloc et ensuite le mécanisme continue de tourner, inéluctablement, avec quelques ratés, quelques faiblesses lorsque la maladie s’en mêle, mais il continue de tourner jusqu’à la fin, jusqu’à la dernière seconde ».

« Maintenant je me retournais et je m’apercevais que la vie était finie, qu’elle était passée à côté de nous sans vraiment nous faire de grands signes, puis qu’elle avait repris ses cartes avec discrétion et élégance, avec douceur, qu’elle s’était tout simplement détournée de nous ; vraiment, à y regarder de près, elle n’avait pas été bien longue, notre vie ».

Les huit montagnes – Paolo Cognetti (2016)

Envie d’un joli moment d’évasion ?

Paolo Cognetti nous transporte dans les paysages magnifiques de la Vallée d’Aoste en Italie.

Pietro est né à Milan mais découvre très jeune les torrents, les chemins escarpés, les alpages. En effet, ses parents qui n’ont jamais cessé d’aimer la nature l’initient chaque été aux paysages montagneux.

Il passe ainsi les vacances à Grana, un village niché au cœur de la montagne italienne. Pietro fait la connaissance de Bruno, un vacher de son âge qui ne s’est jamais éloigné de cette montagne. Cette rencontre le mène peu à peu vers la nature sauvage et la conquête de cette montagne si mystérieuse.

Bruno, montagnard né, est taciturne. Ses parents impénétrables ne semblent pas lui offrir un environnement familial aimant. Il trouve alors le réconfort et la protection auprès des parents de Pietro.

Les deux garçons, tous les deux silencieux et solitaires, partagent des relations difficiles avec leurs pères respectifs et finissent par se comprendre en un seul regard.

Les années s’écoulent et finalement les chemins des deux jeunes hommes vont s’éloigner.

Pietro, vingt ans plus tard, sera à nouveau ramené vers la montagne de Grana et redécouvrira avec émotion les souvenirs indélébiles de son enfance.

Bruno, le rat des champs, et Pietro, le rat des villes a nouveau lié dans cette amitié fraternelle affronteront ensemble les épreuves de leurs vies d’adultes.

Ode à la nature, ce roman offre un profond moment d’évasion à travers la description de paysages montagneux majestueux et des saisons successives s’écoulant dans la Vallée d’Aoste.

Mais c’est surtout avec une profonde émotion que Paolo Cognetti dépeint une belle histoire d’amitié et de solitude.

Ma note :

Note : 2.5 sur 5.

Citations :

« Un lieu que l’on a aimé enfant peut paraître complètement différent à des yeux d’adulte et se révéler une déception, à moins qu’il ne nous rappelle celui que l’on n’est plus, et nous colle une profonde tristesse ».

« Lui, irascible, autoritaire, intolérant, elle, forte et tranquille et conservatrice. Leur façon rassurante de jouer toujours le même rôle en sachant que l’autre jouera le sien : ce n’étaient pas de vraies discussions que les leurs, mais des dialogues écrits d’avance dont je devinais immanquablement la chute, et dans cette cage je finissais moi aussi par étouffer ».

« C’est dans le souvenir que se trouve le plus beau refuge ».

Leurs enfants après eux – Nicolas Mathieu (2018)

Nicolas Mathieu est devenu en quelques mois un auteur incontournable. Je n’étais pas de celle qui avait dévoré ce roman avant que son auteur soit propulsé dans la lumière en recevant le prestigieux « prix Goncourt ».

Et pourtant, le thème du roman m’avait déjà touchée en plein cœur : un adolescent pris au piège dans une région désindustrialisée de l’Est de la France et qui fait face à un certain déterminisme social.

Le lecteur découvre un groupe de jeunes évoluant dans l’atmosphère alangui de quatre étés successifs entre 1992 et 1998.

Anthony a grandi dans cette petite vallée où les hauts-fourneaux sont désaffectés. Aux prémices de son adolescence, il commence à ressentir les émois de son premier amour, les découvertes charnelles et à commettre ses premières bêtises de jeunesse…

Lors d’une fête, il fera la connaissance de Steph. Cette jeune fille qui n’a de cesse de réapparaître dans sa vie. Issue d’une classe supérieure, elle lui semble inaccessible et pourtant, elle lui apparaît proche, elle aussi coïncée dans cette ville qui n’offre aucune issue.

On y découvre également Hacine. Ce jeune homme grandit dans cette banlieue à côté de la ville qui le met à fortiori à l’écart. Soumis aux préjugés tenaces, il finit par plonger dans la délinquance.

L’imbrication de ces portraits issus de divers milieux sociaux est extrêmement bien travaillée par Nicolas Mathieu qui nous livre un roman dense, plein de contradiction et de force. Loin des clichés, il nous emporte littéralement dans le parcours de ces jeunes.

La trame de l’histoire apparaît anodine et pourtant Nicolas Mathieu nous offre bien plus dans ce roman d’une extrême richesse. Sous fond de colères adolescentes, l’auteur nous décrit une analyse des classes chère à Bourdieu.

Ces jeunes qui vivent dans une région étriquée et désaffectée projettent de fuir. Cependant, ils apparaissent comme encrés et sclérosés dans leur milieu social à reproduire inexorablement la trajectoire de leurs parents.

Un roman coup de cœur, qui allie avec brio émotion et fresque sociale, à dévorer jusqu’à la dernière ligne.

Ma note :

Note : 5 sur 5.

Coup de ❤

Citations :

« Dans chaque ville que portait ce monde désindustrialisé et univoque, dans chaque bled déchu, des mômes sans rêve écoutaient maintenant ce groupe de Seattle qui s’appelait Nirvana. Il se laissaient pousser les cheveux et tâchaient de transformer leur vague à l’âme en colère, leur déprime en décibels ».

« La minorité avait cette vertu ambiguë, elle vous protégeait mais, en prenant fin, vous précipitait tout d’un coup dans un monde d’une férocité insoupçonnée jusque-là ».

« Ces femmes qui, d’une génération à l’autre, finissaient toutes effondrées et à moitié boniches, à ne rien faire qu’assurer la persistance d’une progénitures vouées aux mêmes joies, aux mêmes maux, tout cela lui collait un bourdon phénoménal. Dans cette obstination sourde, il devinait le sort de sa classe. Pire, la loi de l’espèce, perpétuée à travers les corps inconscients de ces femmes aux fourneaux, leurs hanches larges, leurs ventres pleins ».

Les souvenirs – David Foenkinos (2011)

Au détour des étals d’un bouquiniste, j’ai croisé « Les souvenirs » de David Foenkinos, un auteur contemporain qu’on ne présente plus !

J’avais passé un joli moment en compagnie de son livre « Charlotte », prix Renaudot 2014, et j’ai eu envie de découvrir un autre de ses ouvrages…

David Foenkinos nous raconte une histoire ordinaire, celle d’un homme qui navigue dans ses souvenirs, dans ceux de ses parents et arrière-grands-parents.

Le narrateur se souvient des moments partagés avec son grand-père juste avant son décès. Ce drame le rapproche de son père, un homme taciturne et froid.

Tous les deux maillons forts et piliers de la famille, ils vont faire face ensemble aux épreuves qui marqueront leurs proches.

En effet, la mère du narrateur, à l’aube de sa retraite, plonge dans une grave dépression et laisse son père complètement désarmé.

Sa grand-mère devenue veuve aborde une nouvelle solitude. Finalement, son père prend la décision difficile de l’emmener dans une maison de retraite. Mais la vieille femme, encore dynamique ne se résout pas à laisser derrière elle la femme qu’elle a toujours été.

En fugue elle part à Etretat, sa ville natale, et tente de retrouver son insouciance mais surtout ses souvenirs…

Tout en mélancolie, David Foenkinos nous raconte une histoire qui pourrait être celle du lecteur et évoque la vieillesse, les amours distendus, les désillusions et la solitude.

Le lien fort tissé entre le narrateur et sa grand-mère est particulièrement touchant.

La plume de David Foenkinos est agréable et légère, et pourtant, je n’ai pas été entièrement conquise et touchée par ce roman. Peut-être trop proche des souffrances d’une vie, je n’ai pas été transportée autant que je l’aurais souhaité.

Ma note :

Note : 1.5 sur 5.

Citations : 

 « Pourquoi ne se souvient-on pas de l’enfance ? Certes, le cerveau n’est pas encore formé, et il y a tant d’explications physiologiques à ce phénomène. Mais je ne veux pas croire à la gratuité de cette donnée : il y a forcément une raison. L’enfance est souvent le terrain des plaisirs primaires, c’est pour beaucoup le paradis des joies simples et faciles à assouvir. Il y aurait sûrement un risque à se souvenir de tout cela. Je me dis qu’on ne pourrait jamais devenir adulte si on était parasité par la conscience de ce bonheur-là. On vivrait en permanence avec une nostalgie béate complètement paralysante »

« Je ne savais pas encore que les femmes importantes d’une vie s’annoncent par le néant. Je ne savais pas qu’il fallait voir dans ce désert sensuel la promesse d’une apparition »

« Les souvenirs sont une espèce de point d’arrivée : et peut-être aussi la seule chose qui nous appartient vraiment » (Georges Perec).

Arcadie – Emmanuelle Bayamack-Tam (2018)

Arcadie, un livre déroutant et transgenre, qui nous dresse le panorama de Liberty House, un éden libertaire, une communauté qui rassemble les exclus, les inadaptés, les déviants.

Ces anticonformistes ont trouvé refuge dans cette zone blanche coupé du monde, des nouvelles technologies, des perturbateurs endoctriniens, des pesticides…

Farah va grandir dans cet univers qui prône la communion avec la nature, le végétarisme, la lecture et l’amour libre. Les habitants de Liberty House prennent le temps de vivre et de se raconter leurs rêves au petit-déjeuner.

A l’adolescence, cette jeune fille au physique disgracieux attend la naissance de sa féminité. Pourtant, elle va voir apparaître des attributs masculins et ne sera ni femme ni homme. Intersexuée, elle entamera une quête de genre et connaîtra la puissance du désir.

Profondément intelligente, rebelle, libre et hors norme, Farah déconcerte et fascine.

Farah est entourée de personnages plus bucoliques les uns que les autres, une grand-mère naturiste LGBT, une mère électro-sensible, un père illettré, un gourou et amant fascinant et magnétique.

Pourtant, l’arrivée d’un réfugié va venir bouleverser cette communauté et va les confronter à leurs idéaux. Mais surtout, cette rencontre éloignera Farah de cet éden qui l’a vu grandir.

Roman d’apprentissage tout en intériorité il révolutionne notre vision de la société.

Emmanuelle Bayamack-Tam nous transporte avec une très belle écriture et des références littéraires rafraichissantes. Au détour de l’ouvrage, nous retrouvons Dickinson, Proust, Rilke, Mallarmé, Flaubert ou Nabokov…

Cru, féroce et caustique ce récit inclassable m’a désarçonnée

Ma note :

Note : 3.5 sur 5.

Citations :

« Je pourrais lui pardonner ses coquetteries s’il les compensait par des qualités de cœur, mais de cœur, il n’en a pas, ou plutôt le sien n’est qu’un organe bardé de graisse qui s’échine à battre en dépit des vœux que je formule quotidiennement »

« Tant qu’à disparaitre, autant que ce soit pour la bonne cause, absorbée par un corps étranger, fondue à lui comme une neige au feu – crépitante, exaltée, heureuse »

« De nouveau je m’enflamme, mais cette fois-ci, c’est de penser à toutes ces morts noires qui ne comptent pour personne ; c’est d’évoquer toutes ces fins de vies qui n’en étaient qu’à leur début, des vies tout aussi uniques que celles de n’importe qui – et sûrement beaucoup plus dignes d’être vécues que celle des membres de ma communauté, ces abouliques, ces frileux, qui ne font que vivoter en attendant la mort »

« Elle était bête, égoïste et méchante, mais si on n’aimait que les gens qui le méritent, la vie serait une distribution de prix très ennuyeuse »

La tresse – Laetitia Colombani (2017)

Tresse, « Assemblage de trois mèches, de trois brins entrelacés »

Laetitia Colombani signe un premier roman magistral avec « la tresse ». Profondément féministe, ce livre retrace le destin de trois femmes.

Smita est une Dalit, une intouchable, exclue de la société indienne, hors caste, elle est contrainte de ramasser les excréments contenus dans les maisons. Transparente, elle n’existe pas.

Pourtant, Smita est avant tout une mère qui désire ardemment que sa fille puisse aller à l’école… Elle tentera tout pour que son enfant puisse fuir ce destin d’invisible irrémédiablement voué à porter le poids du travail indigne de sa mère.

Giulia travaille dans l’atelier de son père et a appris un métier en voie d’extinction. Elle s’occupe de la confection de perruques. Elle a toujours grandi dans cette usine, au rythme de la cadence des ouvrières, qui lavent, démêlent et confectionnent les cheveux. Fière de son héritage, elle va bientôt découvrir les périls qui menacent l’entreprise familiale.

Sarah est une avocate brillante vivant exclusivement pour son travail. Elle néglige sa vie de famille et ses enfants, elle n’a qu’un seul désir devenir associée dans le cabinet où elle exerce. L’apogée de sa carrière sera bouleversée lorsqu’elle tombe gravement malade…

J’ai tout simplement dévoré ce livre retraçant le destin de trois femmes évoluant dans des cultures différentes et lointaines.

Elles se ressemblent bien plus que le lecteur peut le penser aux premiers abords. Elles sont reliées par leurs forces, leurs courages mais aussi leurs révoltes. Ces femmes, profondément dignes, m’ont envoutée.

Elles vont toutes se battre pour modifier leurs modes de vie et leurs avenirs seront entremêlés. Le destin de Smita et de sa fille m’a particulièrement émue.

Un premier roman fascinant qui se lit d’une traite, j’ai beaucoup apprécié le parcours de ces trois femmes admirables, si diamétralement opposées et pourtant si proches. Laetitia Colombani bouleverse son lecteur avec sa plume vive et entrainante.

Je ne peux que conseiller ce roman bref et facile d’accès pour un joli moment d’émotion.

Ma note :

Note : 5 sur 5.

Citations :

« Ils ne savaient pas que c’était impossible, alors ils l’ont fait »

« Smita sent son coeur se serrer. Elle a aimé cet homme, s’est habituée à sa présence rassurante auprès d’elle. Elle lui en veut de son manque de courage, de ce fatalisme amer dont il a recouvert leur vie. Elle aurait tant voulu partir avec lui. Elle a cessé de l’aimer à l’instant où il a refusé de se battre »

« Elle se sent femme aujourd’hui, auprès de cet homme qui l’a révélée. Cette main, elle n’est pas près de la lâcher. Dans les années qui suivront, elle la serrera souvent, dans la rue, au parc, à la maternité, en dormant, en jouissant, en pleurant, en mettant au monde leurs enfants. Cette main, elle la tient pour longtemps »