L’Eternel Mari – Fiodor Dostoïevski (1870)

Et si nous parlions d’un vaudeville aux accents dramatiques ?

Avec l’Eternel Mari, Fiodor Dostoïevski nous propose une de ses oeuvres les plus singulières.

Veltchaninov remarque derrière lui un individu énigmatique qui semble presque le poursuivre. Il se rend compte que cet inconnu s’appelle Pavel Pavlovitch, un homme avec qui il a partagé pendant plusieurs années la même femme : Natalia Vasilievna.

Mari éternel, Pavel Pavlovitch a toujours fermé les yeux sur les penchants adultérins de sa femme. Veltchaninov a d’ailleurs été son amant durant de nombreuses années.

Lors de cette rencontre avec Pavel Pavlovitch, Veltchaninov apprend le décès de Natalia et rencontre sa fille Lisa. L’âge de l’enfant et sa ressemblance le submergent de doutes sur sa paternité.

Dans un face à face surprenant et vengeur, ces deux hommes vont évoquer de manière détournée cette femme tant aimée. Récit psychologique d’une grande intensité, Fiodor Dostoïevski arrive à dresser les portraits étoffés de personnages ambivalents. J’ai aimé ce récit précis sur la complexité des rapports humains.

Ma note :

Note : 3.5 sur 5.

Citations :

« Les grandes pensées viennent moins d’un grand esprit que d’un grand coeur »

« A son avis, l’essence de ces maris consistait en ceci qu’ils devaient être, pour ainsi dire, des « éternels maris » ou, pour mieux dire, qu’ils devaient être dans la vie uniquement des maris, et rien d’autre.
« un homme de ce genre-là grandit seulement pour se marier, et, une fois marié, pour se transformer en un complément de sa femme, même dans le cas où il pourrait avoir son caractère à lui, indiscutable .
Ce genre de mari ne peut pas ne pas être cocu, comme le soleil ne peut pas ne pas briller. »

V13 – Emmanuel Carrère (2022)

Et si nous parlions d’une chronique judiciaire ?

Dans un récit immersif, Emmanuel Carrère raconte sa traversée du procès des attentats du 13 novembre 2015.

Journaliste pour l’Obs il a suivi pour l’hebdomadaire le procès organisé de septembre 2021 à juin 2022. Pendant dix mois, il a assisté chaque jour à ce procès hors norme et nous propose d’en suivre chacune des étapes. Avec un style très journalistique, il nous propose le récit de l’audition de certaines parties civiles, des accusés ou évoque l’organisation de la Cour.

Si ce récit n’est pas exhaustif, il permet cependant de nous offrir une chronique documentée et factuelle sur l’organisation du procès. Ce livre dévoile aussi son ressenti et ses questionnements sur cette expérience forte mais également éprouvante.

Je ne peux que recommander cet éclairage pour ceux qui auraient souhaité en savoir davantage sur cette traversée judiciaire.

Ma note :

Note : 3 sur 5.

Citations :

« Profession? Combattant de l’Etat islamique. » Le président regarde ses notes et, placide: « Moi, je vois intérimaire. »

« J’ai lu, entendu dire et quelquefois pensé que nous vivons dans une société victimaire, qui entretient une confusion complaisante entre les statuts de victimes et de héros. Peut-être, mais une grande partie des victimes que nous écoutons jour après jour me paraissent bel et bien des héros. À cause du courage qu’il leur a fallu pour se reconstruire, de leur façon d’habiter cette expérience, de la puissance du lien qui nous unit aux morts et aux vivants. Je me rends compte en relisant ces lignes qu’elles sont empathiques, mais je ne sais pas comment le dire moins emphatiquement : ces jeunes gens, puisque presque tous sont jeunes, qui se succèdent à la barre, on leur voit l’âme. On en est reconnaissant, épouvanté, grandi ».

L’éveil de la Glèbe – Knut Hamsun (1917)

Et si nous abordions une oeuvre norvégienne ?

Isak se retire dans une région reculée de Norvège avec pour ambition la culture d’une terre en friche. Lorsqu’il rencontre Inger, Isak perçoit sous son physique disgracieux et « son bec de lièvre » un caractère laborieux. Il décide de s’unir à elle et ils construisent ensemble une vie éloignée du monde.

Grâce à leur union, ils vont réussir à bâtir une ferme florissante. Entre concupiscence, jalousie ou infanticide, le couple lutte et l’amour que porte Isak pour Inger se renforce avec le temps.

Au fil des années, la ferme s’étend et doit coexister avec son milieu. D’autres cultivateurs s’installent dans la région et l’influence de la ville se fait de plus en plus prégnante. Le progrès qui éclôt dans la région éloignera-t-il Isak de la nature ?

Cette fresque familiale raconte la lente progression d’un couple de fermiers. Knut Hamsun parvient à faire évoluer ses personnages et à construire un portrait de femme puissant sous les traits d’Inger. Je confirme mon attrait pour la plume de Knut Hamsun qui nous propose un très bel éloge de la nature.

Ma note :

Note : 4 sur 5.

Citations :

« Isak sème. Le soleil du soir illumine les grains de blé qui s’échappent de sa main et tombent comme une pluie d’or dans les sillons »

« Mais un homme peut-il se représenter ce que c’est pour une femme que d’enfanter ? Il n’en a jamais ressenti les angoisses, les douleurs atroces. L’accusée est une fille de ferme, qui, n’étant pas mariée, a essayé de cacher son état. Pourquoi l’a-t-elle fait ? Par la faute de la Société, qui méprise la fille mère ! Non seulement la Société lui refuse sa protection, mais elle la persécute, lui inflige une honte imméritée ». 

Le diable au corps – Raymond Radiguet (1923)

Et si nous parlions d’un amour né durant la Première Guerre mondiale ?

François, jeune lycéen, perçoit la guerre des tranchées comme « quatre ans de vacances ». Les hommes sont partis au front et il profite librement de son innocence. Lorsqu’il fait la connaissance de Marthe, il est comme foudroyé par un amour tendre et aussi fougueux que sa jeunesse. Marthe fiancé à Jacques, lui paraît cependant inaccessible.

Quand Jacques part au front, François parvient à conquérir le coeur de cette femme de trois ans son ainée. Rapidement Marthe cède à l’élan passionné qui la porte vers le jeune François. Face aux voisins inquisiteurs ou aux reproches familiaux, leur amour parviendra-t-il à demeurer dans l’insouciance ?

Je n’ai pas été complètement conquise par ce court récit. Si les ébats de cette jeunesse fougueuse sont retranscrits par une plume impeccable, ce roman a pour ma part manqué d’émotion. Je ne regrette pas d’avoir enfin découvert ce classique même si je n’ai éprouvé qu’une empathie modérée pour son héros désinvolte.

Ma note :

Note : 2 sur 5.

Citations :

« Je vais encourir bien des reproches. Mais qu’y puis-je? Est-ce ma faute si j’eus douze ans quelques mois avant la déclaration de la guerre? Sans doute, les troubles qui me vinrent de cette période extraordinaire furent d’une sorte qu’on n’éprouve jamais à cet âge ; mais comme il n’existe rien d’assez fort pour nous vieillir malgré les apparences, c’est en enfant que je devais me conduire dans une aventure où déjà un homme eût éprouvé de l’embarras. Je ne suis pas le seul. Et mes camarades garderont de cette époque un souvenir qui n’est pas celui de leurs aînés. Que ceux déjà qui m’en veulent se représentent ce que fut la guerre pour tant de très jeunes garçons : quatre ans de grandes vacances « 

« Ce qui chagrine, ce n’est pas de quitter la vie, mais de quitter ce qui lui donne un sens »

Si l’espoir apaise la douleur – Simone Veil (2022)

Et si nous évoquions un témoignage bouleversant ?

Ce récit nous propose d’écouter la voix lumineuse et puissante de Simone Veil.

Parmi les témoignages des rescapés des camps, l’INA détenait un long entretien inédit de Simone Veil enregistré en 2006. Ce livre nous propose la retranscription de l’intégralité de son récit.

Avec pudeur et humanité, Simone Veil raconte sa déportation mais dévoile aussi son intimité. Elle évoque sa jeunesse insouciante à Nice entourée d’une famille aimante et unie. Elle décrit ensuite les prémisses de la Seconde Guerre mondiale. Elle raconte comment tout bascule le 30 mars 1944, au lendemain des épreuves du baccalauréat, quand elle se fait contrôler par des soldats allemands.

Elle est déportée avec sa mère et sa soeur dans les camps d’Auschwitz et de Bergen-Belsen. Elles restent toutes les trois unies face à l‘humiliation constante et l’indescriptible horreur des camps. Simone Veil raconte, pas à pas, les années de déportation mais aussi l’humiliation du retour. Elle nous fait part de son ressenti lors de la libération face au silence assourdissant autour des déportés juifs.

Un récit bouleversant, criant d’humanité, que je ne peux que vous recommander.

Merci aux éditions flammarion pour cet envoi

Ma note :

Note : 4 sur 5.

Citation :

« Il faut savoir faire des concessions, des sacrifices, quelque chose de dur, même, affectivement, si on veut que les jeunes aient un avenir qui ne soit pas obéré dès le départ par des rancoeurs, des haines, des désirs de revanche et de vengeance ».

L’assommoir – Emile Zola (1877)

Et si nous évoquions une des oeuvres les plus intenses de la série des Rougon-Macquart ?

Oeuvre emblématique du cycle des Rougon-Macquart, l’assommoir évoque la déchéance progressive et inéluctable de Gervaise.

Dans une chambre exiguë, Gervaise Macquart vit avec ses deux enfants Etienne et Claude nés de son union avec Lantier, un homme manipulateur et malhonnête. Lorsque Lantier la quitte brutalement en lui laissant la charge de leurs enfants, Gervaise trouve le courage de subvenir à ses besoins et devient blanchisseuse. Cet emploi modeste lui offre, à force de travail, un semblant de stabilité.

Dans sa nouvelle vie indépendante, Gervaise rencontre Copeau, un ouvrier travailleur et sobre qui lui propose de partager une vie modeste. Gervaise se laisse convaincre et décide de fonder une famille avec cet homme compréhensif qui accepte ses deux enfants. Elle bâtit une vie paisible avec Copeau et accède à la réussite mais l’implacable déterminisme de son milieu la rattrape.

Avec géni, Emile Zola expose le poids héréditaire et social qui engloutit Gervaise. Entre misère, alcoolisme et violence, nous assistons à sa chute progressive et inexorable.

Lors de ma relecture de ce roman, j’ai été à nouveau bouleversée par l’inévitable effondrement d’une femme face à son milieu. Je ne peux que vous inciter à découvrir ce récit profond, sombre, d’une force incroyable porté par la plume magistrale d’Emile Zola.

Ma note :

Note : 5 sur 5.

Coup de ❤

Citations :

« Pendant un printemps, leurs amours emplirent ainsi la forge d’un grondement d’orage. Ce fut une idylle dans une besogne de géant, au milieu du flamboiement de la houille, de l’ébranlement du hangar, dont la carcasse noire de suie craquait. Tout ce fer écrasé, pétri comme de la cire rouge, gardait les marques rudes de leurs tendresses »

« Son rêve était de vivre dans une société honnête, parce que la mauvaise société, disait-elle, c’était comme un coup d’assommoir, ça vous causait le crâne, ça vous aplatissait une femme en moins de rien »

Moi, Tituba sorcière… – Maryse Condé (1986)

Et si nous assistions au procès dune sorcière de Salem ?

Inspiré de la vie de Tituba, ce roman nous emporte à la rencontre d’une esclave devenue sorcière.

Née à la Barbade, Tituba semble prédestiner à un destin tragique. Fille d’esclave, elle doit apprendre à survivre seule. Man Yaya, guérisseuse, l’initie aux pouvoirs des plantes et elle parvient peu à peu à parler aux morts. Elle trouve auprès de ces « invisibles » aide et soutien.

Par amour, Tituba quitte sa Barbade natale pour Boston. Ce bouleversement l’emporte loin de ses proches défunts. Isolée, elle ne parvient plus à communiquer avec eux. Puis, elle doit survivre à Salem. Sa différence et ses pouvoirs susciteront la méfiance d’une communauté puritaine. Accusée de sorcellerie, elle devra en tant que femme noire faire face à un destin implacable.

Maryse Condé redonne de la voix à un personnage oublié de l’histoire. Largement imaginé par Maryse Condé, Tituba impétueuse et compassionnelle revit sous sa plume. Portée par la révolte émanant de ce récit, j’ai été transportée par le début du roman mais je me suis légèrement essoufflée sur la fin.

Ma note :

Note : 2.5 sur 5.

Citations :

« Les morts ne meurent que s’ils meurent dans nos coeurs. Ils vivent si nous les chérissons, si nous honorons leur mémoire, si nous posons sur leurs tombes les mets qui de leur vivant ont eu leurs préférences, si à intervalles réguliers nous nous recueillons pour communier dans leur souvenir. Ils sont là, partout autour de nous, avides d’attention, avides d’affection. Quelques mots suffisent à les rameuter, pressant leurs corps invisibles contre les nôtres, impatients de se rendre utiles ».

« Il éclata de rire à nouveau. Mon dieu, comme cet homme savait rire ! Et à chaque note qui fusait de sa gorge, c’était un verrou qui sautait de mon coeur ».

Gros-Câlin – Romain Gary (1974)

Et si nous parlions d’un récit humoristique déroutant ?

Avec ce premier roman sous le nom de plume Emile Ajar, Romain Gary avec son humour mordant dresse le portrait d’un homme seul et incompris.

Afin de rompre sa solitude, Michel Cousin fait l’acquisition d’un « python » qu’il prénomme « Gros-Câlin ». Il croit percevoir dans cet animal de compagnie atypique l’affection et la tendresse qu’il recherche. Ce modeste employé de bureau n’hésite pas à parader avec son python dans la rue afin d’attirer les regards et parler avec des inconnus. Grâce à l’animal, il parvient aussi à échanger avec Mlle Dreyfus, une femme qu’il rencontre dans l’ascenseur chaque jour et dont il est tombé amoureux.

Cependant, Michel doit faire face à un dilemme cornélien lorsqu’il s’attache à la souris qui doit nourrir « Gros-Câlin ».

Cette fable invraisemblable et loufoque dresse le portrait sensible d’un homme paralysé par le regard implacable d’autrui. La description d’un être incompris broyé par un malaise existentiel et son rapport aux autres est parfaitement mené par Romain Gary durant tout le récit.

Même s’il ne s’agit pas de mon roman préféré de son oeuvre, j’ai aimé comment l’auteur parvient à mélanger rire et émotion. Je vous recommande cette rencontre tendre et fantasque avec un homme rongé par la solitude jusqu’à la folie.

Ma note :

Note : 2.5 sur 5.

Citations :

« Il y a dix millions d’usagés dans la région parisienne et on les sent bien, qui ne sont pas là, mais moi, j’ai parfois l’impression qu’ils sont cent millions qui ne sont pas là, et c’est l’angoisse, une telle quantité d’absence ».

« On ne sait pas assez que la faiblesse est une force extraordinaire et qu’il est très difficile de lui résister ».

« La tendresse a des secondes qui battent plus lentement que les autres ».

George Sand, Fille du siècle – Séverine Vidal et Kim Consigny (2021)

Et si nous faisions le portrait de George Sand ?

Avec un roman graphique captivant, Séverine Vidal et Kim Consigny dressent le portrait d’une femme libre aux convictions politiques et artistiques fortes.

Née en 1804, Aurore Dupin a dû trouver sa place dans une société régie par les hommes. Elle casse les codes de son genre, porte avec aisance le pantalon, fume, se sépare de son mari et vit intensément ses passions amoureuses ou artistiques.

Aurore n’a qu’une seule idée en tête : écrire. Pourtant, en tant que femme, cette ambition semble bien inaccessible. Elle va déjouer les obstacles, se donnera le nom de George Sand, un nom masculin, et parviendra à vivre de sa plume.

Cette bande dessinée étoffée dresse le portrait complet de George Sand de ses passions amoureuses à ses élans de liberté. Ces dessins nous transportent facilement à ses côtés dans sa quête d’émancipation amoureuse et intellectuelle.

Ce roman graphique porté par des dessins incisifs nous dévoile la vie d’une autrice admirable qui a su révolutionner son époque. Un vrai coup de coeur que je vous recommande de glisser sous le sapin !

Ma note :

Note : 5 sur 5.

La solitude Caravage – Yannick Haenel (2019)

Et si nous mêlions art et littérature ?

Foudroyé par le portrait de Judith de Caravage, Yannick Haenel a été envouté adolescent par ce tableau aussi sensuel que réaliste.

A travers une analyse méticuleuse des oeuvres du Caravage, l’auteur présente ce peintre mythique aussi talentueux que scandaleux. Il décrit avec précision le réalisme de ses toiles, la lumière de ses tableaux, la relation du Caravage avec Dieu ou encore son rapport à la mort.

Avec beaucoup d’érudition,Yannick Haenel nous emporte sur les traces du Caravage de Rome à Naples et délivre une analyse personnelle de son rapport au peintre.

Si j’ai trouvé les propos parfois verbeux, j’ai aimé le regard porté par l’écrivain sur l’oeuvre de cet artiste et sa passion communicative pour son art.

Ma note :

Note : 2.5 sur 5.

Citations :

« En un sens, durant cette nuit consumée dans l’attente d’une femme, et dans le feu exaspéré des livres dont je tournais les pages avec la vitesse d’un dément, j’ai tout vu du Caravage »

« La nuit n’est peut-être que la paupière du jour ; il nous enjoint de lever haut notre coupe remplie d’un vin d’amour, et de la vider jusqu’à la lie »

« Les peintres nous ouvrent à la consistance du visible; alors que la sensibilité s’épaissit et que les ténèbres ne cessent de l’engraisser, regarder aujourd’hui de la peinture élargit notre révélation du monde jusqu’à une opulence inespérée »