J’emporterai le feu – Leïla Slimani (2024)

Et si nous dévorions une saga familiale ?

Avec « J’emporterai le feu » le dernier volet de la trilogie « le Pays des autres », Leïla Slimani achève un cycle brillant où s’entrecroise l’intime et le politique.

Nées de l’union entre Aïcha et Medhi, Mia et Inès ont grandi au Maroc dans une famille avec des idéaux résolument modernes. En tant que président d’une grande banque, Medhi rêve d’un pays prospère tourné vers le monde. Pourtant, le couple doit s’adapter à la réalité d’un Maroc contrasté.

Entre héritage traditionnel et modernité, Mia et Inès essayent de découvrir la voie de leur propre émancipation. Parviendront-elles à trouver la liberté ?

Ce dernier roman clôture parfaitement ce cycle qui explore avec talent la question de l’identité et des origines. Envoutée par des personnages brillamment construits, j’ai été à nouveau subjuguée par l’oeuvre de Leïla Slimani.

Ma note

Note : 5 sur 5.

Citations :

« Mehdi avait beau répéter à ses filles qu’il ne fallait pas être esclave de l’opinion des autres, que seul comptait ce que l’on était vraiment, à l’intérieur, il savait que c’étaient des foutaises. Nous n’étions jamais rien d’autre que ce que les autres percevaient, ce que nous leur donnions à voir. Les secrets du cœur, les qualités cachées de l’âme, les bonnes intentions, tout ça ne comptait pas dans le vrai monde. »

« Allume un grand incendie et emporte le feu »

La mer est un mur – Marin Postel (2024)

Et si nous vivions sur une île ?

Loin du tumulte parisien, une famille retrouve sur des périodes estivales, le calme de ses origines dans une île de la Manche située à vingt kilomètres du continent. Sur ce bout de terre coupé du monde, les saisonniers, les propriétaires des maisons blanches et les pêcheurs se croisent.

Certains habitants vivent à demeure tandis que les propriétaires terriens ont choisi d’y séjourner pour de courtes périodes. S’ils ont en commun une passion pour la beauté des paysages et la splendeur de la mer, leur horizon reste différent. Ceux qui n’ont jamais quitté l’île perçoivent rapidement les limites de la mer dans une vie quotidienne spartiate entre la caserne et leur bateau de pêche.

Antoine, le fils d’une famille de propriétaires, est hypnotisé par la vie des locaux et va peu à peu se rapprocher des habitants de la caserne. Jusqu’où son attraction pour l’île le conduira-t-il ?

Dans ce premier roman, Marin Postel nous emporte avec beaucoup de mélancolie face aux embruns à l’assaut de cette île imaginaire. J’ai aimé naviguer dans ce roman délicat entre les séparations douloureuses, les amertumes et l’émancipation tant salvatrice que douloureuse d’un jeune homme.

Ma note

Note : 4 sur 5.

Citations

« Alors mon père avait eu la même tête que ces baigneurs sur la plage, en fin de journée, quand le soleil subitement se retire : un frisson léger, une angoisse passagère, cette sensation étrange qu’un bout de leur bonheur s’achève, que la vie peut leur échapper ».

« Et c’est peut-être avec l’un de ces sourires narquois, l’une de ces plaisanteries faciles partagées autour d’un verre pris légèrement trop tôt, qu’un jour Antoine a décrété que sa place était ici. Il a cru, lui aussi, qu’il était fait d’un meilleur bois »

Libre Ida – Christian Boghos (2024)

Et si nous entendions le cri d’une révolte ?

Dans ce roman, Christian Boghos nous propose de suivre l’engagement d’une femme en quête de liberté.

Face à la montée du fascisme en Italie et à l’influence de Mussolini, Ida a décidé de s’éveiller. Elle choisit de faire face à la violence des chemises noires et s’engage dans la résistance. Si ses premiers pas dans le mouvement sont timides, son influence grandit peu à peu et elle devient un véritable relai pour permettre au parti communiste de consolider son influence en Sicile.

Tapie dans l’ombre, elle va multiplier les actions. Au coeur de la résistance, elle perçoit aussi qu’elle est une femme soumise à l’influence écrasante et à la violence des hommes. Au-delà d’une révolte politique pourra-t-elle gagner sa liberté ?

Si j’ai beaucoup aimé la thématique et le versant politique de ce roman, je n’ai pas été transportée par la trame narrative. Si ce roman propose une ode à la liberté féminine, il a pour ma part manqué de relief.

Ma note

Note : 2 sur 5.

Citation

« Quand un pays s’enfonce dans une folie que peut-on faire chacun à sa place ? Agir sur son cercle proche, relier, sauver, aider en espérant que les autres feront de même ».

Vingt-quatre heures de la vie d’une femme – Stefan Zweig (1927)

Et si nous nous laissions enivrer par une passion ?

Une femme âgée et distinguée décide de confier à une jeune homme le récit de l’épisode le plus fugitif et le plus marquant de son existence. Avec appréhension, elle confesse les vingt-quatre heures qui ont bouleversé sa vie.

Des années plus tôt après le décès de son mari, cette anglaise a rencontré un jeune homme au casino de Monte-Carlo. Littéralement fascinée par les mains de cet homme consumé par le jeu, elle est hypnotisée par l’urgence et la passion qui se dégagent de sa gestuelle. Elle décèle rapidement la détresse qui irradie du jeune homme et décide de lui porter secours. Pourtant son devoir est emprunt d’une attraction sensuelle indéniable, jusqu’où sera-t-elle prête à aller pour le sauver ?

Dans cette nouvelle aux ressorts psychologiques brillants, Stefan Zweig nous propose une immersion dans l’esprit d’une femme foudroyée par la passion. La fièvre amoureuse et l’addiction aux jeux s’entrecroisent dans un ballet lancinant et envoûtant. Dans ce court récit Stefan Zweig est tout simplement au sommet de son art !

Ma note

Note : 5 sur 5.

Citations

« …mais le sentiment d’une femme sait tout, sans paroles et sans conscience précise. Car…maintenant je ne m’abuse plus…, si cet homme m’avait alors saisie, s’il m’avait demandé de le suivre, je serais allée avec lui jusqu’au bout du monde ; j’aurais déshonoré mon nom et celui de mes enfants… »

« Vieillir n’est, au fond, pas autre chose que n’avoir plus peur de son passé »

Récitatif – Toni Morrison (1983)

Et si nous lisions une énigme de Toni Morrison ?

Dans cette nouvelle, Toni Morrison nous propose une réflexion brillante autour de l’identité.

Lorsqu’elles se rencontrent, Twyla et Roberta ont à peine huit ans. Elles ont été recueillies et vivent dans un orphelinat. Si l’une est blanche et l’autre noire, elles partagent toutes les deux un même destin tragique. Durant leur séjour, elles vont se lier d’amitié et devenir inséparables.

Lorsqu’elles quittent le foyer, elles vont prendre des chemins différents. Pourtant au fil des années, Twyla et Roberta vont se recroiser à plusieurs reprises. Elles constatent alors le chemin parcouru et se remémorent cette enfance partagée. Ces rencontres feront-elles surgir des souvenirs enfouis ?

Avec un style brillant, Toni Morrison nous interroge sur nos préjugés et notre vision du monde. Avec espièglerie, elle piège son lecteur qui ne parviendra jamais véritablement à discerner l’identité de Twyla et Roberta et leur couleur de peau respective. Avec une postface passionnante de Zadie Smith qui permet d’éclairer ce texte, j’ai été conquise par cette nouvelle au style ciselé et corrosif.

Ma note

Note : 4 sur 5.

Citations

« Difficile de quitter un terrain de souffrance pour « passer à autre chose » si cette souffrance n’est pas reconnue ni décrite ».

« On ne s’aimait pas tant que ça, au début, mais personne d’autre ne voulait jouer avec nous parce qu’on n’était pas de vraies orphelines avec des parents beaux, morts et au ciel. Nous, on avait été abandonnées. Même les Portoricains de New York et les Indiens du Nord nous ignoraient ».

Une jeunesse au secret – Anne Gorouben (2024)

Et si nous évoquions une oeuvre de reconstruction ?

Dans ce livre intime, mêlant la pudeur des souvenirs et le flou du crayon, Anne Gorouben partage une mémoire familiale douloureuse.

Entourée de parents qui ont dû faire face à leurs propres démons, Anne Gorouben témoigne de son enfance passée dans le XVème arrondissement de Paris. Elle dévoile la violence de son éducation et l’intransigeance de sa famille. Dans ce livre époustouflant nous naviguons dans ses souvenirs qu’elle a retranscrit à travers des dessins d’une grande poésie. Nous découvrons avec elle la transmission des silences d’une génération à l’autre dans cette famille juive. A travers ses mots, elle parvient à lever le voile sur une histoire familiale marquée par la déportation. Parviendra-t-elle à trouver l’apaisement ?

Ce livre m’a profondément bouleversée. Anne Gorouben nous transporte par l’évocation d’une enfance meurtrie où plane de nombreux fantômes. Pourquoi ne pas glisser sous le sapin cette oeuvre touchée par la grâce ?

Ma note

Note : 5 sur 5.

Le Dévouement du suspect X – Keigo Higashino (2005)

Et si nous parlions d’un polar japonais ?

Dans ce roman policier, enquête et esprit scientifique s’entrecroisent pour percer le mystère d’un meurtre.

Discret professeur, Ishigami mène une vie solitaire entre les cours qu’il dispense et sa passion dévorante pour les mathématiques. En secret, il s’est épris de sa voisine Yasuko, une femme divorcée vivant dans le même immeuble avec sa fille.

Lorsque l’ex-conjoint de Yasuko la harcèle, une altercation dans l’appartement tourne au drame et Yasuko commet l’irréparable. Ishigami lui propose son aide pour camoufler le meurtre. Sa logique implacable lui sera indispensable pour venir en aide à sa voisine. Les enquêteurs aidés par un physicien brillant vont-ils réussir à percer le mystère de ce crime ?

Si je ne suis pas une adepte des policiers, j’ai aimé la sobriété et la dimension psychologique de ce roman. Si le rythme est lent, le dénouement final offre une subtilité au récit qui reste un agréable moment de lecture.

Ma note

Note : 1.5 sur 5.

Citations

« Les préjugés sont nos ennemis. Ils nous empêchent de voir ce que nous avons sous les yeux »

« Il n’y a pas d’engrenage inutile en ce bas-monde et l’engrenage décide seul à quoi il peut servir… »

Sauvage – Julia Kerninon (2023)

Et si nous rencontrions une femme flamboyante ?

Avec « Sauvage », Julia Kerninon nous propose un nouveau portrait de femme où s’entremêle gastronomie et soif d’indépendance.

Depuis son enfance, Ottavia Selvaggio est imprégnée par la cuisine. Son père est un cuisinier réputé à Rome. Cette passion a marqué sa vie de famille. Comme un acte de rebéllion face au métier dévorant de son mari, la mère d’Ottavia n’a jamais cuisiné. Elle semble lui avoir gardé rancune de cette carrière qui a englouti ses propres ambitions.

Malgré les réticences de sa mère, Ottavia Selvaggio décide de suivre les traces de son père et s’intéresse à la cuisine. Elle fait des premiers pas timides dans un milieu presque exclusivement masculin. Lorsqu’elle se passionne pour ce métier, Ottavia fait aussi la rencontre d’un cuisinier avec qui elle tisse une relation tumultueuse. Pourtant un homme vient tout bouleverser en lui proposant sur un coup de tête de le rejoindre à Paris. Ses amours impétueux et exigeants risquent d’engloutir sa liberté. Ottavia parviendra-t-elle à concilier sa vie de femme et ses ambitions ?

Avec une plume toujours aussi vibrante, Julia Kerninon parvient à nous plonger facilement dans le parcours d’Ottavia. S’il ne me laissera peut-être pas un souvenir indélébile, j’ai dévoré ce roman sensoriel.

Ma note

Note : 2.5 sur 5.

Citation

« Il semble que tout le monde ait oublié une loi fondamentale : la littérature est une affaire de forme bien avant d’être une histoire de fond. Tout a déjà été dit, tout a déjà été. Nous savons à peu près ce qu’est la vie, parce que nous la vivons. Ce que nous allons chercher dans la littérature, ce que nous devons y chercher, ce n’est pas ce que nous connaissons, mais ce que nous ne connaissons pas. C’est le dépaysement qui est précieux – le désemparement ». 

555 – Hélène Gestern (2022)

Et si nous écoutions de la musique classique ?

En travaillant sur l’étui d’un violoncelle Grégoire, un ébéniste, découvre une partition dissimulée. Il décide de montrer les feuillets anciens à Giancarlo, son associé luthier. Après avoir examiné la partition avec minutie leur curiosité s’accentue au point de se rapprocher d’une célèbre musicienne afin de percer le mystère.

Spécialiste du clavecin, Manig Terzian se voit confier la partition. Lorsqu’elle commence à interpréter la sonate, l’intensité de la musique est si incroyable qu’elle pense immédiatement à Domenico Scarlatti. La légende plane toujours autour de ce compositeur et sur l’existence de sonates inédites. Un musicologue et un collectionneur richissime vont aussi s’intéresser à cette partition. Qui parviendra à percer le mystère de cette musique ?

Dans ce roman choral rythmé, Hélène Gestern nous propose une enquête musicale. Nous suivons naturellement et avec fluidité les personnages dans cette quête tout en vitalité. Si ce roman ne me laissera pas une trace indélébile, j’ai cependant passé un moment de lecture agréable à l’écoute de la musique de Scarlatti.

Ma note

Note : 2 sur 5.

Citation

« Elle retournait la musique comme un gant, elle lisait à travers elle comme à travers une eau cristalline. Ses mains noueuses, sa silhouette marquée par la voussure de l’âge semblaient aimantées par le clavier ».

Fuir – Jean-Jacques Toussaint (2005)

Et si nous prenions la fuite pour la Chine ?

Dans ce récit onirique, le narrateur amorce un voyage inquiétant et envoûtant pour la Chine.

A son arrivée à Shanghai, le narrateur rencontre son seul contact sur place, l’énigmatique Zhang Xiangzhi. Cet homme, une connaissance de son ex-compagne Marie, devient son unique repère dans ce pays bouillonnant. Il lui offre un téléphone portable et lui sert de guide.

Enivré et perdu dans cette ville aux lumières crues et à l’atmosphère étouffante, le narrateur rencontre Li Qi. Leur attraction sensuelle est immédiate. Li Qi lui propose de la suivre à Pékin, que lui réserve la suite de ce voyage ?

Dans une atmosphère cinématographique où les images jaillissent à chaque page, Jean-Jacques Toussaint avec un style unique et contemporain, nous transporte en quelques lignes dans son univers. J’ai beaucoup aimé ce roman dépouillé qui nous propose un séjour aérien en Chine.

Ma note

Note : 3.5 sur 5.

Citations

« Depuis cette nuit (…), je percevais le monde comme si j’étais en décalage horaire permanent, avec une légère distorsion dans l’ordre du réel, un écart, une entorse, une minuscule inadéquation fondamentale entre le monde pourtant familier qu’on a sous les yeux et la façon lointaine, vaporeuse et distanciée, dont on le perçoit ».

« Puis, dans la brève hésitation que nous marquâmes l’un et l’autre avant de repartir, nos épaules se touchèrent, s’effleurèrent presque consciemment, s’abandonnèrent l’une à l’autre, il était impossible que ce fût fortuit, nos regards se croisèrent encore et je sus alors avec certitude qu’elle aussi avait été consciente de ce nouveau contact secret entre nous, comme une ébauche, la rapide esquisse de l’étreinte plus complète, de nouveau différée, qui ne tarderait plus ».

« j’écoutais la faible voix de Marie qui parlait dans le soleil du plein après-midi parisien et qui me parvenait à pleine altérée dans la nuit de ce train, la faible voix de Marie qui me transportait littéralement, comme peut le faire la pensée, le rêve ou la lecture, quand, dissociant le corps de l’esprit, le corps reste statique et l’esprit voyage, se dilate et s’étend, et que, lentement, derrière nos yeux fermés, naissent des images et resurgissent des souvenirs, des sentiments et des états nerveux, se ravivent des douleurs, des émotions enfouies, des peurs, des joies, des sensations, de froid, de chaud, d’être aimé, de ne pas savoir, dans un afflux régulier de sang dans les tempes, une accélération régulière des battements du coeur, et un ébranlement, comme une lézarde, dans la mer de larmes séchées qui est gelée en nous ».