Midi sur l’abîme – André Bonmort (2025)

Et si nous étions au bord d’un précipice ?

Entre mélancolie et colère, André Bonmort propose un manifeste poétique et engagé.

En abordant le vivant, l’humanité et la parole, André Bonmort livre une vision obscure de l’avenir. Il met en lumière les dangers qui planent sur la Terre. Ses mots résonnent face à la brutalité sociale, aux inégalités et à la violence des hommes. À travers la puissance des mots, il dresse un portrait sombre de l’avenir et interroge nos contradictions.

Avec un style très exigeant dont l’érudition m’a parfois décontenancée, André Bonmort fait souffler un vent de révolte. Si j’ai aimé les thématiques abordées et l’intensité de ce texte, je me suis parfois perdue dans ce langage foisonnant qui n’est pas parvenu à m’emporter pleinement.

Ma note

Note : 1.5 sur 5.

Citations

« Ne m’appelez pas Humanité, faisant mine d’ignorer les sévices et iniquités dont je suis accablée,

Mes râles déchirants, les étouffant sous les cataplasmes du cynisme ou de la résignation ;

Ne m’appelez pas Humanité quand vous me partagez en deux indécentes moitiés, l’une mille fois plus prospère, l’autre mille fois plus peuplée ; »

Madeleine Férat – Emile Zola (1868)

Et si nous étions poursuivis par les fantômes du passé ?

Madeleine et Guillaume, deux êtres meurtris par une enfance douloureuse, vont trouver dans leur relation un semblant de réconfort. Ensemble, ils parviennent à s’apaiser et décident de se marier. Malgré l’amour qu’elle éprouve le corps de Madeleine résiste, et elle conserve des réticences à cette union. Le fantôme de son premier amant Jacques s’immisce dans le couple.

Ils s’installent à la Noiraude, la demeure familiale de Guillaume. S’ils connaissent dans ce lieu les enchantements de leurs premiers émois, la honte s’installe rapidement et le passé de Madeleine les rattrape. A la Noiraude vit également Geneviève, la nourrice de Guillaume. Elle passe ses soirées à psalmodier des prières funestes. Cette femme au fanatisme obsessionnel vient renforcer la menace d’une punition divine qui plane sur le couple . Madeleine parviendra-t-elle à accepter son passé ?

Porté par la plume magistrale d’Emile Zola, ce roman parfaitement maîtrisé propose une immersion au sein d’un couple soumis aux affres de la honte et de la culpabilité. Avec son atmosphère lugubre et ses personnages tourmentés, j’ai été envoûtée par ce roman.

Ma note

Note : 5 sur 5.

Citations

« Peu à peu, elle accepta sa position. Son esprit se salissait à son insu, elle s’habituait à la honte »

« C’était un frisson universel, ce frisson voluptueux des champs dont un orage a abattu la poussière.Et ce frisson courait dans la nuit noire, prenait aux ténèbres leur charme mystérieux et pénétrant ».

« Guillaume et Madeleine se souriaient simplement ; leur solitude restait chaste ; s’ils s’emprisonnaient, ce n’était pas qu’ils eussent des baisers à cacher, c’était qu’ils aimaient le grand silence de l’hiver, la paix du froid. Il leur suffisait de vivre seuls, face à face, et de se donner le calme de leur présence ».

Les crédits – Damien Peynaud (2025)

Et si nous évoquions le surendettement ?

Damien Peynaud, en multipliant les références cinématographiques, dissèque le rapport tumultueux d’une famille modeste avec l’argent.

Rongé par une société de consommation sans limite, le père du narrateur a accumulé les crédits jusqu’à l’asphyxie. Accordés avec un sourire bienveillant par la banque, les crédits se multiplient et les dettes enlisent peu à peu toute la famille. La spirale infernale s’accélère et cette famille modeste sera bientôt ensevelie sous l’ampleur de sa dette. Avec le prisme de la photographie et des souvenirs, le narrateur fait ressurgir cette enfance meurtrie. Comment la surconsommation a-t-elle profondément altéré cette famille ?

Avec une écriture sobre et soignée, Damien Peynaud scrute les perversions de cette société de consommation. Si ce premier roman conserve une certaine retenue et a manqué, pour moi, d’émotions, j’ai beaucoup aimé l’engagement de ce récit qui, a travers un drame familial, nous propose une critique plus large autour de la problématique du surendettement.

Ma note

Note : 2 sur 5.

Citations

« La Banque, elle, estime le crédit neutre. Ni bon, ni mauvais. Les marchands d’armes avancent le même argument ».

« Les objets sont entrés par la porte de notre appartement, comme chez Berthier. Ils ont pris place. Je ne les ai pas tous vus entrer, mais j’ai vécu leur présence parmi nous. Ils sont devenus notre démesure, ménagère et abordable, petite sœur de celle qui détruit les civilisations ».

« Cumulés, les crédits contractés par notre père représentaient alors environ 300000 francs. Il faut bien compter les zéros, puis séparer les chiffres par groupe de trois, sinon ils ont tendance à s’effriter, victimes de l’érosion monétaire qui disperse la valeur. L’inflation a la cruauté de minimiser les problèmes d’argent du passé ».

Le blé en herbe – Colette (1923)

Et si nous évoquions la fin de l’enfance ?

Sous la lumière vacillante d’un été et dans le bruit apaisant de la mer, Colette raconte, avec un esthétisme envoûtant, un amour juvénile.

Phil et Vinca partagent un nouvel été sous le ciel breton. Depuis l’enfance, ces vacances estivales sont l’occasion de frivolités, de jeux d’enfants et de promesses d’éternité. Leurs premiers émois amoureux vacillent lorsque Phil rencontre la dame en blanc. Avec cette femme plus âgée, la sensualité s’immisce dans l’insouciance de l’enfance. Phil est emporté par ses désirs et s’éloigne peu à peu de Vinca. Jusqu’où cet éveil charnel le mènera-t-il ?

Un court roman au charme désuet, qui nous transporte avec finesse dans la langueur d’un été adolescent. J’ai beaucoup aimé la plume de Colette et l’atmosphère de ce récit initiatique, qui promet un éveil tout en sensualité.

Ma note

Note : 4 sur 5.

Citations

« Je crève, entends-tu, je crève à l’idée que je n’ai que seize ans ! Ces années qui viennent, ces années de bachot, d’examens, d’institut professionnel, ces années de tâtonnements, de bégaiements, où il faut recommencer ce qu’on rate, où on remâche deux fois ce qu’on n’a pas digéré, si on échoue… Ces années où il faut avoir l’air, devant papa et maman, d’aimer une carrière pour ne pas les désoler, et sentir qu’eux-mêmes se battent les flancs pour paraître infaillibles, quand ils n’en savent pas plus que moi sur moi… »

« Toute leur enfance les a unis, l’adolescence les sépare ».

« Il cherchait sur elle la splendeur éphémère qui l’avait irrité. Mais ce n’était plus qu’une Vinca consternée, une adolescente chargée,trop tôt, de l’humilité, des maladresses, de la morne obstination du véritable amour … »

Il pleut sur la parade – Lucie-Anne Belgy (2025)

Et si nous interrogions notre parentalité ?

Dans ce premier roman percutant, Lucie-Anne Belgy entremêle religion et amour avec intelligence et sensibilité.

Unis par l’évidence de leur amour, Lucie et Jonas forment un couple mixte. Cette union, entre un homme d’origine juive et une femme catholique, suscite le rejet de la famille de Jonas, en particulier de son père, fervent pratiquant. Ancré dans ses convictions religieuses, il perçoit la relation de son fils avec une non-juive comme une véritable trahison qui pourrait menacer toute la lignée du peuple juif.

Lorsqu’Ariel naît de cet amour, ce jeune garçon, élevé dans la tradition juive, apaise les tensions familliales. Mais lorsqu’il présente des accès de violence inexpliqués, ses parents se retrouvent rapidement démunis. Ils tentent de percer le mal-être d’Ariel, qui semble refléter toutes les violences de son histoire familiale. Cette famille parviendra-t-elle à trouver la sérénité ?

Au-delà d’une réflexion sur la parentalité, ce roman à l’écriture précise et empathique interroge l’altérité et met en lumière le poids des traditions religieuses. J’ai été profondément touchée par la détresse de ces parents, confrontés à la violence de leur enfant et écartelés entre leur amour, leur foi et le poids d’un héritage familial douloureux.

Ma note

Note : 3.5 sur 5.

Citations

« Jonas voulait qu’on se soutienne. Pronom réciproque, comme on s’embrasse, comme on se parle, comme on s’aime.
Je voulais qu’il me soutienne. Pronom réfléchi. Comme je m’apitoie, comme je m’attriste, comme je m’en fous de toi.
Finalement c’est lui qui gagne. On se quitte, pronom réciproque »

« Jonas se fichait que je ne sois pas juive et il ne croyait pas à la conversion. Pour lui, être juif n’a rien à voir avec Dieu. Il faut naître comme ça, sinon tant pis. Il disait : Juif, ce n’est pas une religion, c’est une façon d’avoir peur, tu ne peux pas l’apprendre dans un cours du soir« 

Marcher dans tes pas – Léonor de Recondo (2025)

Et si nous évoquions un exil familial ?

Dans ce récit poétique et sensible, Léonor de Recondo évoque la fuite précipitée de sa famille sous la menace franquiste.

En 2022, Léonor de Recondo a la possibilité d’acquérir la nationalité espagnole, en tant que descendante d’exilés politiques. Ces démarches administratives seront l’occasion de comprendre son histoire familiale.

Dans cette quête identitaire intime, Léonor de Recondo fait surgir l’image de sa grand-mère, Enriqueta. Femme courageuse et discrète, Enriqueta est un véritable point d’ancrage pour toute sa famille et vit dans un foyer paisible en Espagne. En août 1936, lorsque le pays plonge dans la guerre civile, elle doit fuir brusquement sa maison et traverse le pont reliant Irun et Hendaye avec ses enfants. Loin de ses terres natales, Enriqueta arrivera-t-elle à préserver l’identité familiale et à se reconstruire ?

En convoquant les fantômes familiaux, Léonor de Recondo s’enracine dans le territoire de ses ancêtres. Elle plonge dans ce passé fragilisé et interroge cette filiation avec un style intime mêlant souvenirs et poésie.

Ma note

Note : 3 sur 5.

Citations

« Mais on n’oublie pas sa langue maternelle, aussi complexe soit-elle. Elle est la terre, le lien, le chant, le réconfort, la rigueur avec laquelle on se construit ». 

« Enfants et petits-enfants, souvenons-nous.
La mémoire se travaille, elle n’est pas acquise, elle se cultive.
Souvenons-nous ».

La Bonne Mère – Mathilda Di Matteo (2025)

Et si nous évoquions une relation mère-fille ?

Dans ce premier roman étincelant, Mathilda Di Matteo dresse le portrait d’une cagole et tisse une relation ambivalente entre une mère et sa fille.

Lorsque Clara monte à Paris, elle quitte l’effervescence marseillaise et Véronique, une mère exubérante. Ce départ creuse le fossé entre mère et fille. Solitaire et effacée, Clara s’est construite en opposition avec cette mère étouffante. Ses études à Paris accentuent la différence culturelle avec sa famille. Lorsqu’elle rentre à Marseille avec Raphaël, un jeune homme bourgeois et condescendant, Véronique ne l’apprécie pas et le surnomme le « girafon« . Raphaël symbolise la nouvelle vie parisienne de sa fille avec ces codes sociaux si éloignés de son univers. Écartelée entre sa famille et cette nouvelle vie, Clara parviendra-t-elle à trouver sa place ?

Avec ce premier roman à l’accent chantant, Mathilda Di Matteo aborde avec intelligence un transfuge culturel. En évoquant une relation tumultueuse entre une mère et sa fille, elle dresse une fresque sociale fracassante et met en lumière les violences qui s’immiscent dans tous les milieux.

Ma note

Note : 3.5 sur 5.

Citations

« Certains disent, comme pour contrer son pouvoir, qu’elle est vulgaire. Moi, je dirais qu’elle est solaire. Un soleil de canicule, du genre incendiaire »

« Je ne suis pas de celles qui savent cultiver l’absence. L’attente. J’ai toujours été impressionnée par les femmes sur la réserve, sincère ou simulée. Celles qui savent faire languir, et d’un message évasif, d’un coin de regard, laissent un aveu en suspens. Moi j’ai la présence asphyxiante. L’amour expansionniste. Je suis là, j’aime partout, et je le fais savoir. J’aime sans compter, sans réfléchir, sans respirer, même sans réciprocité. Si c’était vraiment vu comme une qualité de notre société, je serais jalousée pour ce talent inné et infatigable. Apparemment, ça me rend surtout insupportable »

La nuit au coeur – Nathacha Appanah (2025)

Et si nous évoquions une claque littéraire ?

Véritable déflagration de cette rentrée littéraire, Nathacha Appanah, avec une plume remarquable et puissante, convoque les trajectoires de trois femmes et livre une enquête glaçante sur les féminicides.

En mêlant récit autobiographique, psychologique et réaliste, Nathacha Appanah dissèque le lent engrenage qui a conduit trois femmes à devenir victimes de violences : Chahinez Daoud, tuée puis immolée par son mari ; sa cousine Emma, assassinée par son conjoint, et elle-même, prisonnière d’une relation d’emprise durant six longues années. Comment l’amour peut-il se transformer en nuit noire ?

Entre jalousie, domination et brutalité, Nathacha Appanah, dans ce livre coup de poing, témoigne d’une descente aux enfers. Elle révèle les dysfonctionnements judiciaires et décortique les mécanismes insidieux qui conduisent aux violences. Dans une atmosphère oppressante ponctuée de cris glaçants, Natacha Appanah nous entraîne dans ce récit déchirant vers les ténèbres.

Ma note

Note : 4.5 sur 5.

Citations

« Il y a le cri des mères qui voudraient remonter le temps et prévenir, il y a une partie des corps des mères qui meurent en même temps que leur enfant et il y a des mères qui entendent leur enfant les appeler au secours ».

« J’aurais aimé savoir, à ce moment-là, que depuis très longtemps, certains hommes utilisent ces mêmes mots, folle, petasse, salope, pute, hystérique, manipulatrice, lesbienne, pour décrire les femmes qui n’ont pas peur d’eux ».

Haute-folie – Antoine Wauters (2025)

Comment rompre le silence écrasant d’un héritage familial ?

Dans ce récit incendiaire, Antoine Wauters évoque le destin d’un jeune homme écorché par les tragédies.

Né le jour d’un incendie qui a ravagé toute la ferme familiale, Joseph a vu le jour dans l’embrasement de son avenir. Avec ses parents, il se réfugie chez son oncle.

Son père Gaspard est décidé à tout reconstruire pour élever son fils. Cependant, la précarité financière qui les assaille les rend vulnérables et les drames continuent de les poursuivre comme des malédictions. Élevé par son oncle et sa tante, Joseph a grandi avec un voile de silence devant les yeux, construit par sa famille. En arpentant le monde pour essayer de percer un silence assourdissant, Joseph parviendra-t-il à trouver la paix ?

Dans ce roman incandescent, Antoine Wauters convoque les fantômes, il explore les ressorts du désespoir et l’ombre menaçante de la folie. Un très beau roman entre ombre et lumière qui retranscrit avec éclat une mémoire familiale hantée.

Ma note

Note : 4 sur 5.

Citations

« Mais à la vérité, le ciel est vide et il n’y a personne à blâmer, aucune malédiction, aucun regret, juste du temps qui nous est offert et dont il faut prendre soin ».

« La folie ? C’est le pays des souffrances qui n’ont plus nulle part où aller ».

L’homme sous l’orage – Gaëlle Nohant (2025)

Et si nous dévorions un huis clos énigmatique ?

Tandis que la Première Guerre mondiale fait rage, à l’écart du front, un château reculé, au cœur d’un domaine viticole, semble encore préservé. Un soir d’orage, un homme se présente aux portes de la demeure et demande refuge à la maîtresse de maison, Isaure.

Isaure reconnaît Théodore, un peintre talentueux qu’elle avait déjà accueilli plusieurs fois en temps de paix. Lorsqu’elle découvre qu’il est déserteur, Isaure le congédie froidement. Sa fille, Rosalie, emportée par un élan de compassion et une fascination pour Théodore, décide de le cacher au grenier. Jusqu’où ce secret va-t-il entraîner Rosalie ?

Porté par des personnages lumineux et complexes, ce roman bien construit nous transporte dès la première ligne. Au-delà d’une histoire d’amour dans le décor de la Grande Guerre, Gaëlle Nohant interroge le parcours des femmes restées à l’arrière du front et dénonce le carcan imposé aux jeunes filles. En conjuguant émancipation féminine et traumatismes de guerre, ce récit, d’une force romanesque indéniable est une belle réussite !

Ma note

Note : 4 sur 5.

Citation

« J’ai besoin de ton espoir pour ne pas renoncer au mien »