Récitatif – Toni Morrison (1983)

Et si nous lisions une énigme de Toni Morrison ?

Dans cette nouvelle, Toni Morrison nous propose une réflexion brillante autour de l’identité.

Lorsqu’elles se rencontrent, Twyla et Roberta ont à peine huit ans. Elles ont été recueillies et vivent dans un orphelinat. Si l’une est blanche et l’autre noire, elles partagent toutes les deux un même destin tragique. Durant leur séjour, elles vont se lier d’amitié et devenir inséparables.

Lorsqu’elles quittent le foyer, elles vont prendre des chemins différents. Pourtant au fil des années, Twyla et Roberta vont se recroiser à plusieurs reprises. Elles constatent alors le chemin parcouru et se remémorent cette enfance partagée. Ces rencontres feront-elles surgir des souvenirs enfouis ?

Avec un style brillant, Toni Morrison nous interroge sur nos préjugés et notre vision du monde. Avec espièglerie, elle piège son lecteur qui ne parviendra jamais véritablement à discerner l’identité de Twyla et Roberta et leur couleur de peau respective. Avec une postface passionnante de Zadie Smith qui permet d’éclairer ce texte, j’ai été conquise par cette nouvelle au style ciselé et corrosif.

Ma note

Note : 4 sur 5.

Citations

« Difficile de quitter un terrain de souffrance pour « passer à autre chose » si cette souffrance n’est pas reconnue ni décrite ».

« On ne s’aimait pas tant que ça, au début, mais personne d’autre ne voulait jouer avec nous parce qu’on n’était pas de vraies orphelines avec des parents beaux, morts et au ciel. Nous, on avait été abandonnées. Même les Portoricains de New York et les Indiens du Nord nous ignoraient ».

La douceur de l’eau – Nathan Harris (2022)

Et si nous suivions une quête vers l’émancipation ?

Dans ce premier roman, Nathan Harris nous propose une immersion au lendemain de la guerre de Sécession. Au coeur de la Géorgie, dans la petite ville de Old Ox, Landry et Prentiss connaissent la liberté. Ils viennent d’être émancipés par les soldats unionistes et peuvent enfin se libérer de leur maître et quitter la plantation de Ted Morton.

S’ils ne sont plus asservis, l’avenir des deux frères reste incertain. Le pays n’offre aucun travail pour les anciens esclaves. Ils se réfugient en forêt et rencontrent le propriétaire des terres voisines de leur ancienne plantation, George Walker. Ravagé par la douleur et la mélancolie, George se lie d’amitié avec les deux frères et leur propose un travail. Récemment affranchis, Landry et Prentiss se montrent d’abord méfiants et redoutent une nouvelle servitude. Ils finissent par accepter cette proposition inespérée mais le retour de Caleb, le fils de George, bouleversera leur destin. Pourront-ils enfin accéder à la liberté ?

Cette fresque américaine réussie dresse le portrait de personnages intenses et déchirés par leurs contradictions. Avec une belle maîtrise, Nathan Harris parvient à nous plonger dans une intrigue pleine de rebondissements mêlant violence et fraternité. J’ai apprécié ce roman profondément humain qui nous interroge sur le prix de la liberté.

Ma note

Note : 3.5 sur 5.

Citation

« Réunis au départ par une passion partagée pour l’indépendance, la capacité de traverser une grande partie de la journée en silence, ils avaient, pour exprimer leurs sentiments, seulement l’échange de regards et d’effleurements. Ainsi le lien qui les unissait s’était solidifié au fil des années, mais si ce lien était peu enclin à plier, il présentait néanmoins un point de faiblesse, un seul, du fait que son existence même était pour eux une source d’embarras. Ils étaient deux à prétendre n’avoir besoin de personne et voilà à présent qu’ils avaient désespérément besoin l’un de l’autre ».

Beaux et damnés – Francis Scott Fitzgerald (1922)

Et si nous rencontrions un couple New-Yorkais ?

Anthony est un homme aussi beau que riche. Oisif, il attend patiemment d’hériter de la fortune de son grand-père et vit dans un New-York luxueux. Quand Anthony rencontre Gloria, l’attraction est immédiate. Aussi belle que fantasque, elle fascine rapidement Anthony par son insouciance. Elle partage avec lui le même goût du luxe et de la volupté.

Malgré les beaux partis qui évoluent autour d’elle, Gloria va s’éprendre d’Anthony. Ensemble, ils vont partager une vie pleine d’ivresse et dilapider leur argent dans l’attente de l’héritage espéré. Pourtant le manque d’ambition d’Anthony inquiète son grand-père. Ancien financier de Wall Street, il semble déçu de son petit-fils. Face à une oisiveté exacerbée et des élans dispendieux, le couple sombrera-t-il dans la décadence ?

Dans un milieu New-Yorkais luxueux, le portrait de ces héritiers arrogants et cupides est finement dressé par F. Scott Fitzgerald. Si j’ai trouvé une certaine lenteur au début de ce roman, j’ai été au fil des pages emportée par l’évolution de ce couple.

Ma note

Note : 3 sur 5.

Citations

« Elle était un soleil, radieux, qui grandissait, recueillait la lumière et l’emmagasinait – puis, au bout d’une éternité, la faisait rejaillir dans un regard, un fragment de phrase, et cette lumière se répandait sur ce qui, en lui, chérissait tout ce qui est beauté, tout ce qui est illusion ».

« Il n’y a pas de beauté sans émotion qui serre le coeur, et il n’y a pas d’émotion qui serre le coeur sans la conviction que tout cela s’en va, les hommes, les noms, les livres, les maisons… que cela va retourner en poussière, que c’est mortel… »

Baumgartner – Paul Auster (2024)

Et si nous apprenions à survivre à la perte ?

Professeur de philosophie Sy Baumgartner a perdu sa femme Anna, il y a neuf ans. La présence de l’être aimée plane toujours dans leur appartement. S’il a perdu sa moitié, il continue à avancer imperceptiblement et ne cesse de la faire revivre.

Désormais âgé de soixante-dix ans, il plonge dans ses souvenirs et sa solitude pour révéler l’immense coup de foudre qu’il a éprouvé pour Anna. Traductrice, poétesse, il l’a profondément admirée et a partagé avec elle un mariage heureux. Il revient sur cet amour qui a marqué son existence. Parviendra-t-il à survivre à cette perte ?

D’une grande sensibilité, ce portrait de Sy Baumgartner fait écho à la vie de l’auteur et nous renvoie à nos propres rapports au deuil et à la vieillesse. Dernière oeuvre lumineuse de Paul Auster, ce récit tendre et mélancolique sur notre rapport à la mémoire résonne aujourd’hui encore davantage.

Ma note

Note : 5 sur 5.

Citations

« Comment cela se produit, elle n’en a pas la moindre idée, pas plus qu’elle ne comprend comment elle peut lui parler en ce moment, mais la seule chose qu’elle sait, c’est que vivants et morts sont reliés, et qu’une relation profonde comme la leur peut se poursuivre même dans la mort, car si l’un meurt avant l’autre, le survivant peut garder l’autre en vie dans une sorte de limbe temporaire entre la vie et la non-vie, mais quand le vivant meurt aussi c’est la fin, et la conscience du mort s’éteint à jamais ».

« Une personne n’a pas de vie sans relation à d’autres, et si on a la chance d’avoir une relation profonde avec une autre personne, si profonde que l’autre est aussi important à tes yeux que tu ne l’es à toi-même, alors la vie devient plus que possible, elle devient bonne ».

Washington Square – Henry James (1880)

Et si nous parlions d’Henry James ?

Dans ce texte, Henry James dresse le portrait d’une famille au coeur de la haute société.

Dans tout New-York, la réputation du Docteur Sloper est indéniable. Brillant médecin, il a étoffé sa clientèle et a acquis une grande fortune. Il jette un regard intraitable sur sa fille Catherine. Elle ne correspond pas à ses attentes. Il la juge sans grande beauté, inconsistance et peu intelligente.

Lors d’un bal, l’effacée Catherine rencontre Morris Townsend, un beau jeune homme aux charmes indéniables, à l’esprit vif et au verbe haut. Dès leur premier rencontre, Morris semble épris de Catherine et commence à lui faire une cour ardente sous l’oeil vigilant de son père. Compte tenu du peu de qualités qu’il attribue à sa fille, le Docteur Sloper se méfie de cet homme qui perçoit vite comme un simple coureur de dot. Ce prétendant assidu qui a littéralement fait chavirer le coeur de Catherine est-il sincère ?

Si le fil narratif reste convenu, la psychologie des personnages est travaillée durant tout le roman et j’ai aimé le cynisme et le ton de cette oeuvre ! Cette lecture reste une belle découverte de la plume élégante d’Henry James.

Ma note

Note : 3.5 sur 5.

Citation

« Elle était romanesque, sentimentale, et folle de petits secrets et de mystères – passion bien innocente, car jusque-là ses secrets lui avaient servi à peu près autant que des bulles de savon. Elle ne disait pas non plus toujours la vérité ; mais cela non plus n’avait pas grande importance, car elle n’avait jamais eu rien à cacher. Elle aurait rêvé d’avoir un amoureux et de correspondre avec lui sous un faux nom par le canal d’une poste privée ; je m’empresse de dire que son imagination ne s’aventurait jamais vers des réalités plus précises »

Brisure à senestre – Vladimir Nabokov (1947)

Et si nous parlions d’un philosophe soumis à la toute puissance d’un régime ?

Eminent professeur de philosophie, Adam Krug est un homme reconnu. A la mort de sa femme, il reste seul avec son jeune fils, David. Face à un état tyrannique, il refuse d’obéir au nouveau régime incarné par Paduk, un de ses anciens camarade de classe. La doctrine de cet état appelée ekwilisme met en exergue la normalité des êtres humains et rejette tout mouvement individuel.

Face à l’opposition du professeur, les pressions du régime se multiplient. Ses amis sont arrêtés et l’étau se resserre autour de lui. Adam pourra-t-il être épargné ou devra-t-il vendre son âme au tyran ?

Ce roman dystopique n’est pas sans rappeler le régime bolchévique ou fasciste de l’époque. J’ai apprécié la force de la plume de Nabokov, son cynisme et l’absurdité de son propos. L’angoisse monte tout au long du roman jusqu’à la scène finale où l’absurdité de l’horreur tend à devenir une sinistre farce. Si j’ai trouvé ce récit, entrecoupé d’anagrammes et de mots d’esprits, complexe, il m’a cependant beaucoup marquée.

Ma note :

Note : 3.5 sur 5.

Citation :

« Il laissa monter les larmes, non sans éprouver ce léger plaisir que l’on ressent à s’abandonner à cette pression tiède ; mais l’impression de soulagement fut de courte durée, car dès qu’il les laissa couler elles se firent si abondantes, si atrocement brûlantes que sa vue s’en trouva brouillée et sa respiration altérée ».

Un amour noir – Joyce Carol Oates (1993)

Et si nous découvrions un amour interdit ?

Carla est une femme sauvage, fille de paysans pauvres, ses cheveux roux et son animalité troublent les habitants de la petite vallée de Chautauqua aux Etats-Unis.

Malgré sa différence, elle s’est résignée à un mariage sans amour. De cette union est née plusieurs enfants. Elle ne s’est jamais véritablement occupée d’eux et semble passer à côté de sa vie. Pourtant, son esprit indomptable ne demande qu’à éclore. Quand elle croise le regard d’un homme noir son coeur bascule. Jusqu’où cette passion interdite va-t-elle l’emporter ?

Dans ce court roman, Joyce Carol Oates dresse le portrait d’une femme insoumise. Un roman sombre qui interroge sur l’intolérance, les conventions et le racisme dans la société américaine. Si ce récit n’a pas la force romanesque des autres ouvrages de Joyce Carol Oates, l’intensité dramatique est bien présente durant toute la lecture.

Ma note :

Note : 3 sur 5.

Citations :

« Je n’ai pas choisi la couleur de ma peau, comment peut-on me la reprocher ? »

« Elle trouvait sa consolation dans la vie impersonnelle qui coulait à travers elle, pareille à un cours d’eau souterrain, invisible et secret ; la vie qui faisait naître les enfants, et dévorait goulûment toute vie organique, et qui animait le vent dans les arbres et faisait battre son cœur malgré elle sans qu’elle puisse intervenir. Elle avait foi en cette vie qui n’avait pas de nom et elle pensa avec une conviction soudaine et une certaine irritation : Non je ne me noie pas ».

Scènes et portraits – William Carlos Williams (2023)

Et si nous parlions d’un recueil de poèmes nerveux ?

« Scènes et portraits » rassemble la poésie spontanée et impérieuse de William Carlos Williams. Médecin et poète, il profite de quelques minutes de libre entre deux patients pour se jeter sur sa machine à écrire.

Véritable jaillissement littéraire, ses écrits vous emportent avec un rythme nerveux où le réel de la vie se mêle à la nature. Gynécologue et pédiatre, il parvient à retranscrire avec finesse les rapports entre une mère et son enfant. Il révèle le désespoir de ses patients, la misère et les petits délices du quotidien. Avec un style brut, les pages se succèdent comme une plongée en apnée dans une littérature où l‘urgence de la mise en mots est omniprésente.

J’ai été conquise par ce bel objet littéraire qui nous ouvre les portes d’un poète méconnu.

Merci aux éditions Seghers pour cet envoi.

Ma note :

Note : 3.5 sur 5.

Citations :

« Elle est assise
des larmes sur

sa joue
la joue dans

sa main
l’enfant

sur ses genoux
le nez

collé
au carreau »

« J’ai mangé

les prunes

qui étaient dans le frigo

et que

tu avais sans doute

gardées

pour déjeuner

Pardonne-moi

elles étaient délicieuses

si sucrées

si froides »

Certaines n’avaient jamais vu la mer – Julie Otsuka (2011)

Et si nous embarquions pour l’Amérique ?

Avant la Seconde Guerre mondiale, de nombreuses japonaises acceptent de quitter leur pays natal pour l’Amérique. Quand elles embarquent sur le bateau et commencent une lente et éprouvante traversée, elles sont déjà mariées à des époux qui semblent avoir tout réussi.

Lors de leur arrivée aux Etats-Unis, elles doivent cependant faire face à la réalité de leur condition. L’humiliation et la misère deviennent leur quotidien. Elles doivent s’acclimater à des hommes qu’elles n’ont jamais vues. Certains sont doux et conciliants alors que d’autres seront violents et impitoyables. Entre désillusion et déracinement, elles plongent parfois dans un désespoir abyssale. Lorsque la Seconde Guerre mondiale fait rage, la vie de ses exilées va prendre un nouveau tournant.

Durant toute la narration Julie Otsuka utilise le « nous » afin de créer une véritable communauté entre ces femmes et une puissance particulière à son récit. Si j’entends la force de la narration, cette distance ne m’a pas permis de m’attacher pleinement aux personnages. Si je n’ai pas été totalement submergée ou émue par ce roman, j’ai apprécié la description pudique d’une période oubliée de l’histoire.

Ma note :

Note : 2 sur 5.

Citation :

« Sur le bateau nous étions presque toutes vierges » : « nous », ces femmes japonaises – « certaines n’avaient que quatorze ans et c’étaient encore des petites filles » – qui traversent le Pacifique vers la Californie où les attendent leurs « fiancés », des hommes qu’elles n’ont jamais rencontrés. On est au tout début du XXe siècle. Masayo, Mitsuyo, Nobuye, Kiyono (et tant d’autres rassemblées dans ce « nous ») rêvent de vies nouvelles, d’amour, les photos envoyées au Japon ont fait naître l’espoir »

Invisible – Paul Auster (2009)

Et si nous voyagions de New-York à Paris en compagnie de Paul Auster ?

Lors de ses études à Colombia, Adam Walker croise un énigmatique professeur, Rudoff Born. Si Adam aimerait percer le mystère de cet homme, il s’inquiète de ses opinions provocantes. La femme qui accompagne Rudoff fascine littéralement le jeune homme. Sulfureuse, elle jette un regard plein d’intérêt pour cet étudiant qui aspire à devenir poète.

Attiré par cette femme, il se rapproche du couple jusqu’à envisager des projets d’avenir. Être naïf et tourmenté, Adam va être envouté par l’aura nocive de Rudoff. Un sombre drame va lier les deux hommes et faire basculer leurs destins.

Maîtrisant la trame narrative avec virtuose, Paul Auster dresse les portraits de personnages complexes. Captivée, je me suis plongée dans ce roman qui nous emporte dans des zones d’ombre parfois malsaines et dérangeantes mais où la psychologie des personnages est finement travaillée.

Ma note :

Note : 3 sur 5.

Citations :

« La distance entre la pensée et les actes peut être immense, un gouffre aussi vaste que le monde lui-même »

« Elle est de nature plus libre que toi, plus heureuse que toi et, chaque fois que tu es en sa compagnie, le monde te paraît plus lumineux et plus accueillant, un endroit où ton ego maussade et introverti peut presque commencer à se sentir chez lui »

« Il se demande si les mots ne constituent pas un élément essentiel de la relation sexuelle, si la parole n’est pas finalement une forme plus subtil du toucher, si les images qui nous dansent en tête n’ont pas tout autant d’importance que les corps que nous tenons dans nos bras »