Au plaisir de Dieu – Jean d’Ormesson (1974)

Et si nous évoquions un portrait de famille ?

Accompagnée par la voix douce et si mélodieuse de Jean d’Ormesson, je me suis délectée de cette fresque familiale.

Au coeur du château de Plessis-lez-Vaudreuil, domaine immense situé dans la Haute-Sarthe, une des plus vieilles familles françaises est confrontée aux ravages du temps.

Entourée de leur tradition, cette famille aristocrate a bien des difficultés à s’acclimater aux évolutions du XXème siècle. Le grand-père, un monarchiste plein de dignité, vit dans un passé où les moeurs, l’église, la tradition et l’importance du nom ont toute leur place.

Il perçoit la famille comme figée au temps de la royauté. La position familiale se crée par les terres et par le nom. L’argent ou la culture sont bannis de cette perception ancestrale.

Pourtant, l’histoire franchit les portes du château et oblige l’ensemble des membres de la famille à évoluer. Un mariage d’amour intègre la branche des Rémy-Michault à la famille. Le grand-père perçoit d’un mauvais oeil cette alliance. Pour lui, cette famille a fait fortune sur la mort de Louis XVI et se confronte avec ses valeurs. Sous le regard du grand-père, la tante Gabrielle née Rémy-Michault, intelligente et curieuse, vient révolutionner la vie du château. Elle amorce le premier bouleversement dans les traditions.

Puis, les générations successives vont venir se confronter par leurs idées contradictoires sur la politique ou sur les moeurs. Les fracas des guerres mondiales viennent également ébranler cette famille traditionnelle. Plus encore, la mort et le triomphe du temps portent le coup fatal à cette lignée.

Jean d’Ormesson dresse un portrait tendre et lucide de sa propre famille mais surtout met en perspective son évolution face à la marche inéluctable du temps.

Au-delà de l’hommage émouvant à son grand-père et à sa famille, Jean d’Ormesson se dresse en témoin d’une époque désormais effondrée. Durant ce long roman, il oscille avec brio sur un fil tendu entre le passé et l’avenir. Sa plume et la fulgurance de la portée de certains passages m’ont éblouie.

Avec ses mots, Jean d’Ormesson a réussi avec brio à emprisonner dans le temps cette vie de château et de tradition tant aimée par son grand-père.

Ma note :

Note : 5 sur 5.

Citations :

« L’âge d’or était derrière nous, avec toute cette douceur de vivre dont nous traînions dans nos légendes les échos assourdis et que les plus jeunes d’entre nous n’avaient jamais connue ».

« Le passé était une grande forêt très belle où se croisaient à perte de vue les rameaux de ces arbres qui descendaient jusqu’à nous »

« C’est que le monde s’adonnait sans répit, avec une sorte de gourmandise et d’affection, à un crime impardonnable : nous nous étions arrêtés, et il continuait ».

« La vie n’est jamais rien d’autre qu’une longue retraite devant la mort ».

Les hiboux pleurent vraiment – Janet Frame (1957)

Avez-vous envie de vous plonger dans la littérature néo-zélandaise ?

Titre évocateur, « Les hiboux pleurent vraiment »,  est inspiré de la célèbre pièce « La Tempête » de William Shakespeare :

« Aux sources de l’abeille butineuse, je bois,

Du calice du coucou, je fais ma couche,

Là trouvé-je abri quand crient les hiboux,

A dos de chauve-souris je prends mon vol ». 

La famille Withers est unie face à une existence aride. Amie et Bob tentent, tant bien que mal, d’offrir un semblant de stabilité à leurs enfants malgré la pauvreté qui les ronge.

Francie, Daphné, Tobie et Poulette passent leur temps libre à la décharge publique. Dans les ordures, chaque jour, ils découvrent des trésors. Avec leurs yeux d’enfants, ils parviennent à déceler la beauté parmi les immondices.

Francie, l’insoumise, est la première à devoir quitter l’enfance. A l’âge de 14 ans, elle doit prendre sa place dans le monde des adultes et trouver un emploi. Tout d’abord destinée à travailler à la filature de laine, Francie finit par aider au ménage dans une maison voisine. Une tragédie viendra brusquement interrompre les prémices de sa vie de femme.

Son frère, Tobie est ancré dans la vie mais sans cesse freiné par ses crises d’épilepsie. Daphné, quant à elle, est la plus sensible de la fratrie mais finalement aussi la plus vulnérable. Enfin la petite cadette, Thérèse dite Poulette, est souvent tournée au ridicule. Elle va s’accrocher aux normes et essayer de s’extraire, avec toute sa force, de son milieu.

Ainsi, nous suivons le parcours des enfants Withers, chacun prenant des chemins bien différents.  Malgré tout, cette enfance partagée leur laisse une trace indélébile dans leur construction personnelle.

Ce roman, alternant comptines, chants et digressions, se construit d’une manière très atypique. Le fil narratif est assez décousu et j’ai eu du mal à garder le fil de ma lecture. J’ai eu quelques difficultés à être complètement emportée par la plume si originale de Janet Frame.

Pour autant, le parcours de ces quatre enfants est extrêmement poignant. Ils font face, chacun à leur façon, à la dureté de l’existence. Des épreuves jalonnent leur vie respective mais ils conversent, malgré tout, un imaginaire enfantin presque intact. Ils parviennent à se rattacher à ces images de l’enfance primordiales face à la désolation de l’existence.

J’ai découvert pour la première fois la plume délicate de Janet Frame. Elle signe une description d’un destin acharné et cruel portée par des voix enfantines et candides.

Ma note :

Note : 2.5 sur 5.

Citations :

« Tôt vient le jour qu’annoncent les oiseaux et le roitelet gazouillant dans un nuage tel l’enfant du poème : Cesse ton ramage, ton gai ramage. La scène s’émaille de fleurs de fève, emprunte à l’herbe luxuriante son tendre verdoiement, grouille d’insectes emportés par le tourbillon des plaisirs ».

« Le vide du gris cratère des fous morts vivants appelle maintes vérités qu’on y jette toutes ensemble ».

Les belles endormies – Yasunari Kawabata (1961)

Avec sa magnifique plume, Yasunari Kawabata signe un roman extrêmement dérangeant avec « Les belles endormies ».

A la fin de leur vie, certains hommes se complaisent à réaliser un obscur fantasme.

Dans une mystérieuse demeure japonaise, ils achètent des nuits hors du temps et se glissent dans un lit aux côtés d’adolescentes nues devenues inconscientes sous l’effet de puissants sédatifs.

Eguchi, soixante-sept ans, tente pour la première fois l’expérience. Il est tout d’abord troublé et interdit par l’inconscience et l’aspect juvénile des jeunes filles qu’il découvre. Privé du moindre échange, il doit imaginer les secrets qui planent derrière leurs paupières closes.

Puis, Eguchi commence à se connecter à lui-même et à renouveler ces instants troublants. Ainsi, au travers d’une jeune fille évanouie, il redécouvre une odeur, un geste, et se connecte peu à peu à des sens oubliés et à ses souvenirs. Cette méditation le plonge auprès d’anciennes conquêtes féminines. Il est propulsé jusqu’au coeur de son enfance.

Ces nuits obscures seront également propices à une véritable catharsis de l’âme. Ainsi, aux côtés de ces jeunes filles, les hommes, en quête d’une mort douce, extériorisent les démons qui les hantent.

J’avais aimé l’univers poétique de Kawabata au travers de son roman « Tristesse et Beauté ». Pour autant, ce livre m’a laissé un véritable sentiment de malaise.

Cette maison laissant des jeunes filles parfaitement inconscientes dans les bras de vieillards est profondément atroce.

Si la plume de Kawabata est toujours aussi belle et dépeint avec sensualité la vieillesse, la solitude et la mort, il demeure un sentiment de dégoût bien vif à la fin de ma lecture.

Ma note :

Note : 2 sur 5.

Citations :

« La peau, l’odeur jeune des filles, peut-être apportent-elles aux tristes vieillards de cette espèce pardon et consolation »

« Le vieillard fut séduit par l’idée qu’il pourrait dormir d’un sommeil de mort à coté d’une fille que l’on avait plongé dans un sommeil de mort »

Clair de femme – Romain Gary (1977)

Et si nous parlions du couple avec Romain Gary ?

Mon coup de foudre pour la plume de Romain Gary remonte à plusieurs années. Je me suis délectée de la plupart de ses oeuvres.

Avec « Clair de femme », Romain Gary signe un roman étrange. Deux êtres désespérés se rencontrent à un moment tragique de leur existence. Leur désarroi les attache l’un à l’autre et vont les unir. Michel, homme sensible, est rongé par le malheur et les souffrances de sa femme, Yannik. Mourante, elle n’a plus qu’une seule volonté faire perdurer leur amour et le lien qui les unit. Yannik lui a fait promettre de continuer à l’aimer même si c’est au travers d’une autre femme :  » La plus cruelle façon de m’oublier, ce serait de ne plus aimer « .

Michel fait alors la connaissance de Lydia. Tout comme lui, elle est en proie à une grande souffrance. Elle a perdu sa fille dans un grave accident de voiture et son époux est resté gravement handicapé. Ils vont tenter ensemble de survivre et de combattre la solitude qui les ronge.

Au-delà de cette toile de fond tragique, Romain Gary dissèque le couple. Avec ironie, il nous offre une vision éclairante de cette entité particulière et hybride qu’on nomme le couple, ce qui le construit et le fait vivre au travers du temps.

J’ai aimé la plume de Romain Gary et toute la finesse de cet ouvrage même s’il ne m’a pas transportée. Je suis sortie de ma lecture avec un sentiment mitigé. Ainsi, le fil narratif demeure parfois confus et redondant même si de nombreux passages sont littéralement magnifiques.

Ma note :

Note : 3 sur 5.

Citations : 

« Tout ce qui est féminin est homme, tout ce qui est masculin est femme »

« Je ne veux pas que la mort gagne encore plus qu’elle n’emporte. Tu ne t’enfermeras pas à double tour derrière les murs du souvenir. Je ne veux pas devenir aide à la pierre. Nous avons été heureux et cela nous crée des obligations à l’égard du bonheur ».

Le loup des steppes – Hermann Hesse (1927)

Et si nous évoquions un conte philosophique ?

Avec « Le loup des Steppes », Hermann Hesse nous interroge sur la complexité de l’âme humaine.  Thomas Mann écrivait à propos de cet ouvrage « Ce livre m’a réappris à lire ». Multipliant les registres, ce récit profondément inventif et fou donne à réfléchir.

Harry Haller intègre une pension bourgeoise et étonne sa nouvelle logeuse et son neveu. Derrière son apparente politesse, Harry cache un semblant de moquerie face au monde. Sa chambre débordante de livres est hors du temps. Il a fait le choix de s’intéresser strictement à l’intellect et s’évertue, chaque jour, à rester couper du monde.

Il se désigne lui-même comme « un loup des steppes » et revendique une double personnalité. Derrière l’homme poli qui s’est adapté au monde et semble presque rassuré par un milieu bourgeois qu’il exècre se cache un loup. Solitaire, l’animal en lui réprouve les hommes et s’isole. Face à ce conflit intérieur, une seule issue semble viable : la mort. 

Harry Haller oscille entre l’envie de mettre fin à ses jours et la peur de la mort. Errant dans la ville avec ses idées noires, il fait la connaissance d’Hermine, une femme énigmatique et splendide qui le pousse dans ses retranchements. Véritable homologue féminine, elle bouleverse son existence et l’initie à la vie.

Au-delà d’un simple roman, ce traité touche presque au récit philosophique. Ainsi, Hermann Hesse aborde, avec une profonde justesse, la conception erronée de l’unité humaine. L’illusion que l’homme ne fait qu’un serait vouée à l’échec. Ainsi, l’homme se composerait plutôt d’une diversité d’âmes bien distinctes. La dichotomie de l’âme d’Harry entre l’homme et le loup semble ainsi bien simpliste. Finalement, l’humain s’avèrerait bien plus complexe et polymorphe.

J’ai beaucoup aimé la densité de ce texte audacieux, véritable base de réflexion existentialiste, il pousse à l’introspection.

Ma note :

Note : 5 sur 5.

Coup de ❤

Citations :

« Etait-il même possible qu’un tel bonheur, fugace, mais intense, éprouvé en de rares occasions, absorbât tous les maux et représentât une richesse supplémentaire ? »

« En tant que corps, chaque homme est un ; en tant qu’âme, il ne l’est jamais »

« Vous devez vivre et apprendre à rire. Vous devez apprendre à écouter cette satanée musique radiophonique de la vie, à vénérer l’esprit qui transparaît derrière elle, à vous moquer de tout le tintamarre qu’elle produit. C’est tout ; on ne vous en demande pas plus »

La conjuration des imbéciles – John Kennedy Toole (1980)

Et si nous évoquions l’un des personnages les plus exécrables de la littérature américaine ?

Ignatius Reilly a tout pour plaire, il est irascible, paresseux, arrogant, colérique, odieux et disgracieux.

A plus de trente ans, il vit toujours avec sa mère à la Nouvelle Orléans et passe la moitié de ses journées vautré sur son lit. Son égo surdimensionné lui donne la certitude de son talent d’écrivain, il noircit d’innombrables carnets où il dépeint la stupidité de ses congénères. Ignatius entretient également des correspondances véhémentes avec son unique amie : Myrna Minkoff, une jeune femme extravagante et déjantée.

Enlisé avec sa mère dans une situation financière précaire, un accident de la route va alourdir leur dette et le contraindre à travailler. Ces tentatives pour chercher un emploi se soldent par des frasques successives. Il parvient finalement à trouver un travail dans une petite entreprise : « Pantalons Levy ».  A cette occasion, il fera la connaissance de personnages burlesques et loufoques.

Dans ce roman culte de la littérature américaine, John Kennedy Toole dresse le portrait d’un homme intelligent mais profondément névrosé et asocial. Ses rapports à autrui sont chaotiques. Imbuvable, il engendre la désolation autour de lui et met chaque jour les nerfs de sa mère à rude épreuve.

Avec une plume pleine d’humour, John Kennedy Toole dépeint des personnages excentriques tous plus drôles les uns que les autres et nous emporte facilement dans son univers truculent. Ignatius, cet anti-héros grotesque a fait de ce livre, un roman indiscutablement inclassable.

J’ai été charmée et j’ai incontestablement ri face à l’originalité de ce livre. Ignatius est unique mais demeure antipathique et agaçant durant tout le roman et n’a pas réussi à me toucher en plein coeur.

Ma note :

Note : 3.5 sur 5.

Citations : 

« Quand un vrai génie apparaît en ce bas monde, on le peut reconnaître à ce signe que les imbéciles sont tous ligués contre lui »

« Décidé à ne fréquenter que mes égaux, je ne fréquente bien évidemment personne puisque je suis sans égal » 

Des souris et des hommes – John Steinbeck (1937)

Et si nous évoquions un grand classique de la littérature américaine ?

En quelques pages, John Steinbeck, avec une écriture d’une beauté implacable, nous offre un récit inoubliable !

Georges et Lennie parcourent ensemble la Californie. Allant de ferme en ferme, ils sont recrutés pour divers travaux en attendant le jour béni où ils pourront économiser assez d’argent pour être propriétaires de leur propre ferme.

Lennie ne dispose pas de toute l’intelligence de Georges mais il sait parfaitement user de ses bras. Immense colosse, il parvient sans mal à accomplir les travaux les plus harassants. Georges est vif d’esprit et veille chaque jour sur Lennie atteint d’un retard intellectuel.

Leur route va les conduire aux abords d’une nouvelle ferme. Très vite, ils font la connaissance de Curley, le fils du patron, qui semble bien décidé à leur faire du tort…

Au fil des pages, nous découvrons le personnage si émouvant de Lennie, sa tendresse et son innocence mais aussi, l’amitié inébranlable qui lie les deux hommes. Georges n’aura de cesse de protéger Lennie contre la dureté des hommes mais également contre lui-même…

John Steinbeck retrace avec brio, la grande dépression des années 30. Mais au-delà, la trame dramatique et l’étude minutieuse et pleine d’émotion de chacun des personnages m’a particulièrement bouleversée.

J’ai également été marquée par la simplicité de ce texte. En quelques mots et avec une facilité presque déconcertante, John Steinbeck arrive à nous en dire énormément sur notre rapport au monde, notre vision de l’Amérique mais plus encore sur la force des rapports humains.

Avec une plume somptueuse, John Steinbeck nous livre un roman court mais pourtant d’une infinie richesse. Je ne peux que vous conseiller ce classique indispensable qui frise la perfection.

Ma note :

Note : 5 sur 5.

Citations : 

« Ce qui compte, c’est parler, C’est être avec un autre. Voilà tout. »

« Les choses que nous admirons le plus dans l’humain : la bonté, la générosité, l’honnêteté, la droiture, la sensibilité et la compréhension, ne sont que des éléments de faillite, dans le système où nous vivons. Et les traits que nous détestons : la dureté, l’âpreté, la méchanceté, l’égoïsme, l’intérêt purement personnel sont les éléments mêmes du succès. L’homme admire les vertus des uns et chérit les actions des autres. »

Chéri – Colette (1920)

Et si nous évoquions la plume libre et sensuelle de Colette ?

Avec ce court roman, Colette nous transporte au coeur du milieu bourgeois des années 20, avec des mets délicats, des verres en cristal, des chambres finement décorées et une atmosphère empreinte de sensualité.

Fred Peloux surnommé « Chéri »  est un jeune homme désabusé au physique parfait. Juvénile, son visage d’ange ravit toutes les femmes. Etonnement, sa maîtresse est une amie de sa mère, Léa de Lonval. Une courtisane bien plus âgée qui a conservé tout son charme.

Restée flamboyante, Léa à la fois mère et amante pour Chéri, entretient cette liaison depuis plusieurs années.

Mais Chéri, promis à une autre femme, doit s’éloigner de sa maîtresse. Cette rupture soudaine sera synonyme de désillusions et de regrets pour les deux amants…

Avec une écriture fine et si libre pour son époque, Colette nous dresse le portrait d’un couple, à la fois follement moderne mais aussi ancré dans les années 20. Ainsi, au-delà de nous interroger sur la différence d’âge qui peut exister entre un homme et une femme, Colette nous renvoie également à notre vision d’une beauté qui s’étiole avec le temps.

Un roman que j’aurai finalement préféré plus long avec des détails supplémentaires s’agissant de la psychologie des personnages.

Toutefois, l’écriture est agréable et j’ai aimé me plonger dans cet univers bourgeois et sensuel si bien retranscrit par Colette.

Ma note :

Note : 3.5 sur 5.

Citations :

« L’hommage silencieux des femmes le suivait, les plus candides lui dédiaient cette stupeur passagère qu’elles ne peuvent ni feindre, ni dissimuler. Mais Chéri ne regardait jamais les femmes dans la rue »

« Ces abandons de l’après-midi l’écoeuraient. Jamais son jeune amant ne l’avait surprise défaite, ni le corsage ouvert, ni en pantoufles dans le jour. « Nue, si on veut », disait-elle, « mais pas dépoitraillée » »

Une journée d’automne – Wallace Stegner (1937)

Et si par ses chaleurs caniculaires, nous retournions l’espace d’un instant en Automne ?

C’est la proposition alléchante qui nous est faite par Wallace Stegner dans ce court roman demeuré longtemps inconnu en France.

Au décès de son père, Elspeth, la jeune soeur de Margaret, regagne la ferme familiale située dans l’Iowa. Elspeth, une jeune femme pétillante se révèle pleine de légèreté, de fantaisie et de joie de vivre.

Elle s’immisce peu à peu entre sa soeur, Margaret, digne et raisonnable et son époux, Alec, un jeune homme rieur et spontané.

A l’ombre des feuilles d’autonome, un triangle amoureux se noue jusqu’à la tragédie. Le rapprochement entre Elspeth et Alec apportera une rupture nette et indissoluble.

L’équilibre familial s’en trouvera, à jamais, dévasté. La maison ne devient plus que silence et solitude, chacun restant enfermé dans sa culpabilité, sa colère ou son sentiment de trahison.

Les deux femmes deviennent les ombres d’elles-mêmes. La description de cette déshumanisation est superbement retranscrite par l’auteur.

J’ai follement apprécié la plume de Stegner à la fois âcre et profonde. L’efficacité du fil narratif est implacable. Le lecteur est rapidement transporté dans ce court roman.

La très belle écriture de Stegner révèle à la fois la force de ses personnages et l’impasse dramatique qui se noue au fil du livre.

Ma note :

Note : 5 sur 5.

Citations :

« Un jour, l’ayant surpris, elle lui demanda d’en déchiffrer les paroles, et le soir dans sa chambre, nota tout ce dont elle se souvenait, en se remémorant à la lueur paisible de sa lampe la nostalgie mélancolique de la complainte et le Viking calme et blond qui la lui avait chantée sans gêne »

« Cette passion-là était morte étouffée dans les geôles irrespirables de la culpabilité »

« Les années s’écoulèrent comme du sable sous leurs pieds, les saisons se succédèrent au même rythme lent, du premier rouge-gorge et des premiers boutons de lilas à la chaleur étouffante de l’été, aux trilles métalliques des grillons et aux lucioles illuminant le velours noir de la nuit ; des dernières flammes du sumac et de l’érable à la longue attente de l’hiver ; puis de nouveau les premières pointes de crocus sous la neige ».

A l’est d’Eden – John Steinbeck (1952)

« Qu’as-tu fait ? La voix du sang de ton frère crie de la terre jusqu’à moi. 

Maintenant, tu seras maudit de la terre qui a ouvert sa bouche pour recevoir de ta main le sang de ton frère (…)

Caïn se retira de devant l’Éternel, et séjourna dans le pays de Nôd, à l’est d’Éden »

 (Genèse 4, 1-26)

Après avoir tué son frère Abel, Caïn est banni par son père et se retire à l’Est d’Eden. John Steinbeck avec cette référence biblique, comme titre de son roman, révèle déjà le tiraillement entre le bien et le mal mais également les rapports filiaux au coeur de son oeuvre.

A l’est d’Eden dresse des portraits profonds et humanistes de trois générations successives.

Dans la vallée de Salinas en Californie, des familles vont tenter leur chance afin de cultiver une terre qu’ils espèrent prospères.

Adam et Charles Trask sont demi-frères. Ils sont très différents et font face ensemble à la seule autorité paternelle. Adam est aussi calme et doux que son frère, Charles, est froid et violent. Destinés à embrasser une carrière militaire, ils vont cependant rapidement se différencier y compris dans leurs rapports avec leur père.

Quelques années plus tard, Adam rencontre Cathy. L’amour qu’il lui porte changera à jamais sa vie. Eperdu, il ne voit en elle que douceur et gentillesse. Pourtant, derrière cette beauté angélique, se cache les pires vices.

Cathy accouche des jumeaux Aaron et Caleb. Comme un écho sur cette ultime génération, les mécanismes du rapport au père semble se reproduire.

Adam Trask déménage avec sa famille en Californie et fait la connaissance de la famille Hamilton. Venus d’Irlande du Nord, les Hamiltons ont tissé des liens solides autour de la figure paternelle de Samuel.

Tout au long du roman, les Trasks et les Hamiltons vont évoluer côte à côte…

Cette fresque éblouissante aborde le rapport à la morale mais également à la destinée. Evoquant avec force, la prédominance des choix dans le conditionnement de l’existence, Steinbeck au-delà de l’épopée familiale livre un roman humaniste.

Chaque personnage est si profondément vivant sous la plume de Steinbeck que le lecteur est emporté avec eux durant les années qui s’écoulent avec délice.

Désormais profondément ancré dans mes mémoires de livres, je me suis délectée page après page de ce roman époustouflant.

Ma note :

Note : 5 sur 5.

Coup de ❤

Citations : 

« Et pourtant nous empruntons tour à tour les chemins de l’innocence ou du péché. N’avons-nous pas tous dragué et fouillé les eaux noires de notre âme ? »

« Pour dire d’un homme qu’il fut heureux, attendez qu’il ait tourné sa dernière page »

« Il y a des preuves très solides pour affirmer que Dieu n’existe pas, mais, pour bien des gens, elles ne sont pas aussi fortes que l’impression qu’il existe »

« Je sais qu’on utilise parfois le mensonge pour ne pas blesser, mais je ne crois pas que son effet soit bienfaisant. La douleur fulgurante de la vérité se dissipe, alors que la douleur lancinante du mensonge demeure. C’est un mal rongeant »